Genres et images de genres en Iran : fluidité et écran de fumée. – 2/2

Législations et droits des personnes trans dans l’Iran contemporain

Si la dynastie Qajar s’achève en 1925, une autre lui succède et perpétue la monarchie iranienne : les souverains Pahlavi. La société iranienne connaît des changements importants sous cette dynastie, majoritairement du fait de l’industrialisation du pays et de l’adoption d’un libéralisme sur le modèle occidental. La tendance à l’occidentalisation est encore plus portée et encouragée par les souverains, qui s’alignent sur le Royaume-Uni puis les États-Unis pendant la Guerre Froide. C’est cette dynastie et ce mouvement d’alliance étroite avec les États-Unis que stoppe la révolution islamique et l’instauration de la République Islamique d’Iran en 1979. Il s’agit du régime politique que connaît toujours le pays aujourd’hui.

Il est notable qu’avant la révolution, la question du droit des personnes transgenres n’ait jamais été discutée politiquement et qu’aucune décision gouvernementale n’ait été prise. Le gouvernement islamique s’est chargé de mettre en place de nombreuses législations concernant les transitions sociales et médicales. 

En 1979, la transidentité est classée par les autorités religieuses comme immorale, illégale et punissable par la mort, comme l’était l’homosexualité masculine (qui l’est encore aujourd’hui d’ailleurs). Figure centrale dans la lutte pour les droits des personnes trans en Iran, Maryam Khatoon Molkara est une femme ayant transitionné socialement dans les années 1970. Avant la révolution, elle avait déjà pris contact avec l’ayatollah Khomeini afin d’obtenir des réponses quant au rapport entre religion et transidentité, ainsi que sur l’intégration des personnes trans dans une société islamique. Ses interrogations sont restées sans réponse.

Maryam Khatoon Molkara (1950-2012) @MakingQueerHistory, 2017

En 1979, licenciée de son emploi à la télévision, elle est arrêtée par les autorités islamiques, injectée de force avec de la testostérone puis enfermée dans un asile psychiatrique. Proche de plusieurs religieux influents en ces débuts de révolution, elle est libérée grâce à son réseau et décide de mener une action publique. Costumée en homme, coran sous la bras, elle fait irruption au domicile de Khomeini alors devenu Guide Suprême. Après avoir été battue, l’ayatollah l’autorise à exposer son cas et sa cause. En 1986, à la suite de cette rencontre, l’ayatollah Khomeini fait passer un fawta (loi reconnue comme valide et légitime selon les interprétations de juristes coraniques) autorisant les transitions médicales, du traitement hormonal à la chirurgie génitale[1]. La transidentité n’est alors plus illégale et dorénavant reconnue politiquement par les autorités iraniennes. Cependant, ces débats des années 1980 amènent certes à une décriminalisation mais aussi, et surtout, à une pathologisation des personnes transgenres en Iran.

Le gouvernement reconnaît officiellement un trouble de l’identité de genre à la suite d’une série de contrôles physiques, psychiatriques et une décision de justice. Cette reconnaissance d’une pathologie associée à la transidentité autorise en Iran une prise en charge d’État : la chirurgie de réassignation sexuelle est l’objet de subventions financières publiques et une aide mensuelle de 400 dollars est assurée par le gouvernement. En 2018, l’Iran est le deuxième pays du monde après la Thaïlande en nombre de chirurgies génitales pratiquées par an[2]. Administrativement, la fawta de 1986 a également permis une reconnaissance des démarches de changement de mention de genre et de prénom sur les documents officiels.

Il n’existe cependant aucune reconnaissance d’un troisième genre et la non-binarité demeure stigmatisée. La seule transidentité reconnue et prise en charge en Iran est celle qui s’inscrit dans une binarité des genres. Le gouvernement défend en effet une double position ; il agit en facilitant et en prenant politiquement en charge les transitions médicales afin de rendre « saine » sa société selon sa conception politico-théologique. La société iranienne doit être hétérosexuelle et binaire, cisnormée. Les transitions, pour le gouvernement iranien, rétablissent un ordre divin et social dans lequel les non-binarités n’ont pas leur place[3]. Cette interprétation politique des transidentités est une fenêtre ouverte sur une lecture socio-politique des identités de genre beaucoup plus complexe que ce que les législations et possibilités de transition ne laissent paraître. Car si aujourd’hui l’Iran semble à l’avant-garde des droits des personnes trans, il s’agit largement d’un écran de fumée cachant des crimes inhumains perpétrés par le gouvernement au nom des prétendues sainteté et salubrité de la société iranienne. 

Enlèvements, chantage familial et opérations forcées : manipulations politiques et crimes humains

En 2007, Maryam Khatoon Molkara fonde la première organisation officielle pour le droit des personnes trans en Iran : la Société Iranienne de Soutien aux Individus atteints de Trouble de l’Identité de Genre. On repasse sur la pathologisation constante des identités transgenres. Il s’agit du premier espace reconnu dévolu spécifiquement aux personnes transgenres. Pourtant, la situation est loin d’atteindre cet idéal. A Téhéran, une pièce de théâtre montée en 2018, Blue Pink, met en scène les difficultés sociales rencontrées par les personnes trans.

Affiche de la pièce Blue Pink, écrite et dirigée par Sanaz Bayan, jouée en janvier 2018 au Paliz Theater (Teheran) @Payvand Iran News

La précarité et l’isolement professionnel y sont brutaux et les femmes transgenres se tournent massivement vers le travail du sexe dans les centres urbains du pays. Le milieu familial semble être le plus fermé à l’acceptation d’un-e proche trans. Rejet, abandon, menaces de mort sont fréquentes ainsi que les pressions à la transition. En Iran, être trans signifie devoir transitionner médicalement. Le choix n’existe pas, ou expose à des risques nombreux. Il existe une véritable surveillance et contrôle des corps trans par le gouvernement iranien, qui dans l’optique d’homogénéisation de la société vers un ensemble hétérosexuel impose un devoir de chirurgie pour toutes les personnes trans. Dans cet exercice de contrôle, la nécessité de passer devant un tribunal pour obtenir un changement d’état-civil et des aides financières est centrale. Il permet de garder trace, de ficher les individus. Ce contrôle a des conséquences très concrètes : les pressions à la médicalisation des parcours trans passent par des pressions sur la famille, des enfermements, des menaces de mort. Les enlèvements et transitions forcées sont, selon plusieurs rapports d’association et de renseignements américains, mais aussi par des témoignages directs, une réalité perpétrée par les institutions iraniennes[4]. En Iran le contrôle des corps considérés comme non sains, divergents, est total, insidieux. Pour mieux l’assurer, des mesures témoignant d’une apparente tolérance ont été promues. Il ne s’agit que d’une mascarade politique. Et si celle-ci permet effectivement à des personnes d’avoir accès à une transition nécessaire, la législation iranienne est aussi un écran de fumée qui cache un crime d’une ampleur choquante : l’opération forcée de personnes homosexuelles. 

L’Iran punit encore de mort les hommes gays dès le premier acte sexuel avéré ou après témoignages multiples. Les lesbiennes sont punies de coups de fouets après trois signalements, elles sont exécutées après le quatrième. Mais le gouvernement iranien a mis en place une stratégie perverse pour « résoudre » le « problème » de l’homosexualité en Iran. Il ne s’agit pas d’une décision gouvernementale officielle mais un contrôle et des pressions sont exercées. Les médecins, généralistes, psychiatres, sont encouragé-e-s à amener les homosexuel-les à transitionner pour résoudre ce qui est considéré comme une maladie mentale. Il s’agit d’un terrible paysage social dans lequel le gouvernement pratique également l’enlèvement et des chirurgies forcées, par l’aliénation et le retrait de tout libre arbitre des victimes ou par des pressions constantes contraignant celles-ci à se résoudre à subir des chirurgies leur retirant leur identité de genre. Les chiffres sont difficiles à définir mais les témoignages directs sont nombreux et les personnes ayant subies ces chirurgies honteuses parviennent parfois à fuir l’Iran. Au Canada, à San Francisco et à Los Angeles, des communautés iraniennes en exil permettent la libération de la parole sur ce drame humain[5].

D’un contexte de fluidité et de mélange des codes de l’expression de genre à la révolution binaire, d’une homosexualité mystique à un fondamentalisme criminel, l’Iran et la culture persane ont été marqués au fil des siècles par des changements qui parlent à la fois d’enjeux politiques locaux et de problématiques sociales communes aux communautés trans de différents pays. Et s’il semble y avoir une pertinence au mot de Rochelle Terman « Iranian Transpeople face many of the same challenges as their western counterparts » (Les personnes trans iraniennes font face à beaucoup d’obstacles similaires à ceux de leur homologues occidentales.aux)[6], la réciproque ne serait pas juste et souligne cruellement la nécessité d’action contre un gouvernement qui sacrifie les identités pour un idéal corrompu

Lexie

[1]The Ayatollah and the transsexual, Angus MAcDowall et Stéphan Khan, dossier pour The Indépendant, 2004
A Fatwa for Freedom, Robert Tait, article du Guardian, 2005
Human Rights Report : Being Transgender in Iran, rapport de OutrightInternational, 2018
[2]Transitions : Transgender Rights in Pakistan and Iran, Douglas Huneke, article du Berkeley Political Review, 2019
Being Lesbian and Trans in Iran, rapport de OutrightInternational, 2018
Iran’s policies about transgender rights are unique in the world, Neha Thirani Bagri, article dans Quartz, 2017
[3]Iran’s transgender community : Legally recognized yet socially ostracised, Emma Beswick, article pour Euronews, 2018
Transitions : Transgender Rights in Pakistan and Iran, Douglas Huneke, article du Berkeley Political Review, 2019
[4]Divergent Identities in Iran and the Appropriation of Trans Bodies, Kate C. Hashemi, article pour le Journal for Body and Gender Research, 2018
Trans(ition) in Iran, Rochelle Terman, reportage pour le Duke University Press, 2014 ; Iran : Sexual orientation and gender identity or expression, note gouvernementale du Home Office britannique, 2018
[5]Visual Représentations of Iranian Transgender, Elhum Shakerifar in Iranian Studies 44, Beyond the Iranian Frame : From Visual Représentation to Socio-Political Drama, 2011
The gay people pushed to change their gender, Ali Hamedi, reportage BBC, 2014
Transsexuality in Contemporary Iran : Legal and Social Misrecognition, Zara Saeidzadeh, Oregon University Press, 2016
[6]Trans(ition) in Iran, Rochelle Terman, reportage pour le Duke University Press, 2014

Genres et images de genres en Iran : fluidité et écran de fumée. – 1/2


Double Standard à travers le globe

    Être transgenre. En France c’est vivre un quotidien dans lequel la solitude est souvent écrasante. C’est aussi une remise en question assez fondamentale de normes qui forment une base dans notre éducation : hétéronormativité, binarité de genre sur une base génitale, répartition genrée des rôles sociaux. Dans mon parcours personnel de femme transgenre, déconstruire ces normes m’a amenée à plus d’isolement, à avoir peur de certains espaces, de certains groupes sociologiques plus privilégiés. Ma formation en Histoire de l’Art, un intérêt tout particulier pour la sociologie historique et une spécialisation en Arts de l’Islam m’ont rapidement fait me demander : « et ailleurs ? ».

D’abord comprendre si toutes les communautés trans* de nos jours vivent les mêmes difficultés. Si, très concrètement, sur des questions spécifiques à nos parcours, nos transitions, les mêmes protocoles se retrouvent en différents endroits. Rapidement, articles, podcasts, rapports d’associations[1] ont imposé à moi plusieurs pays comme des régions plus bienveillantes, plus socialement inclusives et légalement aidantes dans les transitions sociales et médicales : le Canada, la Belgique, les Pays-Bas, l’Espagne, le Danemark, l’Argentine, la Thaïlande, l’Inde ou l’Iran se révèlent précurseurs sur de multiples points : accès aux traitements, inclusivité de genre dans la documentation officielle et plus largement les processus administratifs… 

Avide de savoir, de comprendre, de connaître ce qui fait de ces pays des eldorados pour des personnes partageant mon identité j’ai poussé la lecture plus loin. Force est de constater que dans une vaste majorité de cas, le tableau s’est vite noirci et les découvertes révèlent une situation contrastée et souvent moins bienveillante qu’il n’y paraît à première vue. En Thaïlande, la communauté kathoey est ultra visible. L’intégration professionnelle des femmes transgenre y est inégalée, le support familial également. Tanwarin Sukkhapisit a été élue députée dans son pays avec trois autres femmes trans : les exemples de comparaisons sont rares. Et pourtant, la Thaïlande est aussi l’un des pays où le fétichisme, le tourisme sexuel centré surtout sur l’attrait de la femme trans sont omniprésents. La mise à jour des lois de protection et de transition n’est pas faite, l’accès à l’éducation supérieure presque un rêve inaccessible[2]. Ainsi, un double standard cruel semblait devoir être la norme dans la vie des communautés trans autour du globe. 

Après cet amer constat j’étais avide de découvrir  la situation des personnes trans en Iran. J’avais entendu des choses qui laissaient miroiter mondes et merveilles. Mon admiration pour la culture persane ancienne et la société iranienne contemporaine, forgée par mes études, me rendaient honteusement acquise au gouvernement islamique du pays… le terreau était parfait pour découvrir une réalité sanglante. 

Je n’ai pas été déçue, et le choc de la découverte d’une réalité totalement instrumentalisée politiquement n’en était que plus brutal en comparaison à ce que l’Histoire de l’Art m’avait apprise.

L’Iran Pré-Qajar : un idéal poétique non cisnormé 

Rapide exercice de chronologie persane pour bien comprendre dans quelles eaux nous naviguons. Le territoire actuel de l’Iran est un carrefour d’échanges. Les centres urbains y sont anciens : mentionnons Suse/Shush, fondée au Vème millénaire avant notre ère ou encore Ecbatane/Hamadan, elle fondée au IIème millénaire avant notre ère[3]. Leur occupation a parfois été continue jusqu’à aujourd’hui et nombre de ces sites sont également d’influents sites de production artistique et artisanale, notamment métallurgique dès la protohistoire. L’Iran est par la suite le centre culturel, économique et politique de grands empires dont les dynasties au pouvoir mettent en place des formes artistiques endémiques, notamment en architecture, en aménagement paysager, en littérature etc. Tant et si bien que lorsque l’Iran est conquis par les arabes musulmans et que la dynastie Sassanide disparaît en 651[4] c’est une région à l’identité culturelle déjà très forte, florissante, qui rejoint le giron d’un nouvel empire et va progressivement s’islamiser. Pourtant l’Iran n’est que rarement unifié et sa chronologie est celle d’une mosaïque d’états dont le mécénat est parfois d’autant plus radieux que ses commanditaires sont à la tête d’un petit territoire. Devenu progressivement musulman entre le VIIIème et le Xème siècle[5], l’Iran reste un carrefour d’échanges et les dynasties qui s’y succèdent ne sont pas toutes ethniquement iraniennes, les souverains n’y sont pas tous musulmans : au cours du XIème siècle ce sont les Turcs Seljoukides qui prennent le pouvoir. Ce peuple nomade venu du nord de la Mer Caspienne était déjà converti au sunnisme mais s’acculture progressivement et fonde une véritable culture turco-persane, fusion d’une tradition locale puissante et fascinante et d’apports exogènes. Le même phénomène s’opère après la conquête mongole de l’Iran au XIIIème siècle avec un apport de traditions sinisantes qui se fondent dans la tradition artistique persane. Au XVIème siècle l’Iran est unifié par une dynastie turco-persane implantée dans le sud du Caucase : les Safavides qui incarnent dans la mémoire collective un âge d’or de la culture persane, largement nourrie et héritière de sa constitution passée et multiculturelle. C’est une histoire très singulière que celle de cette culture persane qui fascine toujours, évolue sans cesse en un équilibre de tradition ancienne et des nouveautés extérieures[6].

Au fil de ces siècles et de ces bouleversements politiques, des motifs artistiques sont restés prégnants. Certains de ces motifs nous renseignent sur des idéaux de beauté, et en conséquence à une vision manifestement ancrée dans la culture d’une expression de genre qu’on peut qualifiée de fluide. C’est principalement en poésie qu’on trouve des descriptions de cet idéal de beauté, qui est partagé dans la culture littéraire persane et arabe dès le Xème siècle. Seulement, en Iran plus qu’ailleurs, la postérité de cet idéal est longue ; les arts figurés s’en nourrissent sans interruption jusqu’à la période Safavide quelques six siècles plus tard. C’est surtout la description du visage qui permet d’incarner sur d’autres supports ce physique poétique : le visage est rond, pâle. Les yeux sont effilés, noirs le nez fin. La bouche fait l’objet d’un raffinement exquis : elle est comparée au sucre, à des cornalines ; elle est petite, rouge, ronde et charnue. Cette physionomie est complétée par un autre élément qui devient également un topos : quelques boucles encadrent le visage. Ce canon est nommé en persan le mâh rûh, « visage de lune »[7]. Or, dans la culture visuelle, le visage de lune n’est pas genré. Il est un même idéal de beauté gracile appliqué aux images d’hommes et de femmes. Par-dessus ce canon physique, ce sont les attributs visuels de fonctions et d’activités qui marquent le genre.

Anonyme, Tête princière en stuc dite « tête de Rayy », Iran, fin XIIème-début XIIIème siècle, stuc façonné et peint, Musée du Louvre. @Musée du Louvre
Anonyme, Bol au couple dans un jardin, Iran, fin XIIème-début XIIIème siècle, pâte siliceuse à décor peint sous glaçure, Metropolitan Museum of Arts. @Met

La tête en stuc dite tête princière de Ray conservée au Louvre est un très bel exemple de l’application artistique de ce canon. Toutes les caractéristiques s’y trouvent et une ambiguïté de genre s’en dégage. C’est ici la coiffe distinctive du personnage qui indique de façon stricte le genre de l’individu représenté : bordé de fourrure, ce bonnet indique l’appartenance à une élite militaire turco-persane et donc un personnage masculin. De même, sur cette coupe en céramique datée de la fin du XIIème siècle-début XIIIème siècle et conservée au Metropolitan Museum, un couple dans un jardin est représenté. Les visages sont absolument identiques dans les traits et ce sont les vêtements qui distinguent les genres avec des bottes de cavaliers pour l’homme, attribut central de la culture cavalière turque. Les exemples sont déclinables à loisir avec toujours ce même constat. 

C’est à l’époque Safavide qu’on assiste à un véritable triomphe et une évolution, mais aussi un enrichissement en sens de ce canon physique agenre. L’art le plus prestigieux dans la culture et les États iraniens est dès le haut Moyen-Age la peinture de manuscrits. Ces peintures illustrent des ouvrages littéraires très différents : poésie amoureuse, récits épiques, historiques… Mais se développe aussi dans le courant du XVIème siècle la tradition de pages peintes collectionnées pour elles mêmes, pour leur qualité esthétique et assemblées dans des albums d’illustrations. Leur collecte et leur assemblage sont un loisir princier. La peinture de pages d’albums devient un support privilégié pour les peintres persans sur lesquels ils illustrent des sujets plus libres, dans un style qui l’est tout autant. Car la peinture persane est la plus prestigieuse du monde Islamique à l’époque Safavide, et ses codes sont repris et enseignés de façon stable. Cette époque voit éclore de cette longue chaîne d’apprentissage des peintres considérés aujourd’hui comme parmi les plus grands maîtres de la peintre persane. Leurs œuvres témoignent de considérations surprenantes autour du genre et de l’orientation sexuelle[8].

Reza-e Abbasi, Jeune homme au chapeau de fourrure, Iran, Ispahan ?, 1600-1625, dessin à l’encre, gouache et rehauts d’or sur papier, Chester Beatty Library @Chester Beatty Library (Ireland)

Ce portrait d’un Jeune homme au chapeau de fourrure est une page peinte à l’encre, colorée et rehaussée d’or. On la doit à Reza Abbasi, une figure centrale et influente de la peinture persane au XVIIème siècle, cette œuvre est datée des années 1600-1625 et est conservée à la Beatty Chester Library. On retrouve un visage aux caractéristiques du mâh rûh. Les évolutions picturales de la période Safavide, notamment dans l’œuvre de Rez Abbasi amènent aussi un nouveau traitement de la silhouette, toute en courbes, avec des hanches larges, des petits pieds très délicats, des mains fines. Non seulement la grâce visuelle de ces corps est perçue comme très féminine mais ici encore ce même canon est appliqué sans distinctions aux représentations de femmes et d’hommes. Avec le canon de Reza Abbasi, cette silhouette en courbe, un véritable goût pour l’androgynie, pour la figure de l’éphèbe fleuri en Iran.  Une autre page peinte conservée au Louvre date de la même période. Elle est peinte par Muhammad Qasim, un autre grand nom parmi les artistes de l’époque. Le sujet est inédit et étonnant. Il s’agit ici d’un portrait du souverain Safavide Abbas Ier et d’un de ses pages dans une étreinte amoureuse. 

Muhammad Qâsim, Shah Abbas Ier et son page, Iran, Ispahan ?, c. 1627, dessin à l’encre, rehauts de couleurs et or sur papier, Musée du Louvre. @ Musée du Louvre

A l’image d’une expression de genre très ambigüe s’ajoute ici une image de l’homosexualité en contexte royal. Culturellement, la poésie aime aussi à jouer d’images d’amours entre hommes. La poésie persane est largement nourrie par une mystique shiite glorifiant l’ivresse mystique et les amours masculines comme une valorisation de la création de Dieu.

Notons que ces constats sont des vérités artistiques, se heurtant dans une certaine mesure à la réalité sociale. Dans les faits la division genrée de la société iranienne existe bel et bien. La tolérance de l’homosexualité est une réalité très limitée à l’aristocratie et la bourgeoisie la plus riche de la capitale iranienne : Ispahan. Les voyageurs européens du XVIIème et XVIIIème siècle décrivent les longues promenades bordées d’arbres dans la villes. Ces lieux de passage, conçus pour voir et être vu pour les élites urbaines sont précisément le lieu où les hommes d’influence se promènent aux côtés de jeunes hommes aux physiques considérés comme féminins.

L’Iran Qajar 1789-1925 : une occidentalisation des genres

    Le XVIIIème siècle marque pour l’empire Safavide une lente chute. Des révoltes en Afghanistan achèvent la dynastie en 1736. De la fin de la dynastie Safavide à l’intronisation des souverains Qajars, l’Iran connaît une période de troubles et une succession de petites dynasties. Il s’agit aussi d’une progressive ouverture du pays aux européens : marchands, diplomates, artistes, missionnaires sont les premiers à découvrir un pays qui fascine depuis longtemps l’Occident.

Avec la dynastie Qajar, une stabilité politique et économique revient en Iran. Les rapports avec l’Occident s’intensifient encore et se structurent. Avec l’arrivée des européens, l’Iran et son élite découvrent et se façonnent un goût pour une nouvelle culture visuelle, des canons artistiques européens, mais pas seulement. Une véritable occidentalisation des couches aristocratiques et des élites urbaine s’observe : vêtements, aménagement intérieur, éducation ou armée sont autant de domaines gagnés par une influence européenne, portée principalement par des français et des britanniques présents sur le territoire. Cette occidentalisation est d’autant plus prégnante qu’elle est directement voulue par les souverains et leur entourage. Cette influence amène des changements sociaux d’autant plus profonds. La conception et l’image des genres changent alors beaucoup. 

A l’époque Qajar, plus qu’auparavant, les arts visuels se font le reflet de la société. Si la conception d’art poétique perdure et incarne une tradition, une conception artistique plus européenne gagne la création iranienne. C’est ainsi que les portraits se multiplient et cherchent à la fois le mimétisme physique et la célébration sociale d’un rang. Les portraits impériaux sont plus nombreux qu’ils ne l’avaient jamais été et le format même de la peinture change : la feuille d’album existe toujours mais certains sujets sont désormais représentés sur un format chevalet occidental. La photographie devient également un objet de fascination pour les élites persanes. Le portrait de souverain est un genre relativement codifié qui influe sur les portraits de l’aristocratie, des élites de cour.

Abdul Hassan Ghaffari, Portrait du Prince Murad Hussam al Saltana, Iran, Téhéran, 1856-1857, aquarelle opaque et encre sur papier, Musée du Louvre @Photographie de l’autrice, Musée du Louvre

C’est ce qu’illustre ce Portrait du prince Murad Husam al-Saltanah peint par le grand peintre de la cour Abu’l Hasan al Ghafari entre 1854 et 1857. On retrouve ici une œuvre synthétisant des influences multiples. Le format même de page peinte est traditionnel, la chaîne de production de l’image est elle aussi celle des ateliers princiers tels qu’ils existent depuis au moins le XIVème siècle. L’image du modèle même est largement marquée par l’influence européenne. Le costume militaire est occidental. Il s’agit ici d’une image qui glorifie une virilité martiale : le fond nu concentre l’attention sur le personnage, le regard est droit et assuré, les pieds fermement ancrés au sol. La position des mains est également très parlante : une est fermée en poing sur la hanche, en geste de sûreté, l’autre effleure un sabre. Si les attributs militaires ont servi depuis des siècles à marquer une virilité, on a ici une glorification par l’individualité de ces marqueurs de genre. On note par ailleurs que dans la production qajare, les photographie de princesses existent, mais les portraits peints de personnages féminins, isolés, individualisés, ne semblent pas avoir eu de postérité contrairement aux portraits masculins. Un vraie division genrée s’opère à cette époque. 

Outre ce genre pictural, on retrouve dans d’autres portraits cette idée d’une affirmation de la binarité de genre sous l’influence européenne dans l’Iran du XIXème siècle. Les portraits féminins s’inscrivent dans cette tendance en soulignant deux faits culturels nouveaux : la sexualisation du corps selon des codes de nudité quasi inexistants jusqu’alors et une présence également nouvelle de codes vestimentaires religieux : la représentation du chador est nouvelle en peinture persane.

Anonyme, Princesse au chador, Iran, vers 1840-1850, peinture à l’huile sur toile, collection Soudavar @Gazette Drouot (Un Pont de roses entre Orient et Occident)

Ce portrait de Princesse au chador date des années 1840-1850. Ce portrait dévoile des codes qui renouvellent l’image des genres à la période qajare : on représente l’inscription sociale des individus en Iran. Le chador est un vêtement d’extérieur qui marque le genre féminin, et sa représentation est très rare avant les années 1840. Ici le thème du dévoilement est central. Le chador se lève alors que la femme rentre en intérieur. Ce thème sert aussi une sexualisation de l’image de la femme puisque sous le chador une riche robe fleurie et un sein dénudé sont donnés à voir. La nudité masculine dans les portraits peints n’existe pas. On touche ici à une division fondamentale des genres dans l’art et la société iranienne du XIXème siècle : l’homme est individualisé en plus d’être immortalisé solennellement dans sa fonction sociale. La femme n’est représenté que pour une fonction. Le genre du portrait de musicienne, de danseuse et d’acrobate gagnent en popularité, notamment dans les décors de demeures aristocratiques et princières de l’époque.  

On peut absolument utiliser l’art de l’époque qajare comme un baromètre d’une véritable « révolution binaire » que connaît alors la société selon le mot de l’historienne Afsaneh Najmabadi. Des codes ancestraux de fluidité des genres disparaissent pour céder la place à une division binaire stricte. De même, l’époque voit un changement profond d’attitude face à l’homosexualité. Sur un modèle européen, une condamnation ferme des actes sexuels entre hommes est prononcée dans la société, alors même qu’une socialisation exclusivement masculine est renforcée. Cette division plus stricte des rôles et des présences de genre dans l’espace social iranien n’est pas sans garder des traces de sociabilisation plus ancienne puisque des comportements homoérotiques et ambigus ont été semble-t-il très présents dans l’espace social iranien[9].

Cette place sociale pour l’ambiguïté de genres semble donc avoir survécu malgré la « révolution binaire » et l’ouverture à l’Occident de l’Iran moderne. Nous verrons cependant ce qu’il en est vraiment dans l’Iran contemporain.

Lexie

[1] Trans Rights Europe Map and Index 2018, rapport sur le site tgeu.org ; Human Rights Watchmen Country Profiles : Sexual Orientation and Gender Identity, rapport sur le site hrw.org ; Trans Rights : these country are ahead of us, article sur le site de CNN
[2]Tolérance in Thaïland : confronting réality in a Transgender paradise, article sur le site derspiegl.de ; Sites of Desire, economies of Pleasure : Sexualities in Asia and the Pacific, Leonore Manderson, Margaret Joly (dir.), University of Chicago Press, 1997
[3]Susa, article de l’Encyclopedia Iranica, collaboratif ; Ecbatana, article de l’Encyclopedia Iranica, collaboratif)
[4]Arab Conquest of Iran, article Encyclopedia Iranica, M. Moroni
[5]Conversion of Iranians to Islam, article Encyclopedia Iranica, Elton L. Daniel
[6]Court and Cosmos : the Great Age of the Seljuqs, catalogue d’exposition, collectif, Éditions du Metropolitan Museum of Arts, 2016 ; Islam : Art and Architecture, édité par Markus Hattstein et Peter Delius, H.F.Ullman, 2008
[7]« Entre la Taverne et la Cour, les poètes de l’amour, de la nuit et du vin », Katia Zakharia in Les débuts du monde musulman (VIIème-Xème siècle) De Muhammad aux dynasties autonomes, Thierry Bianquis, Pierre Guichard et Matthieu Tillier, La Nouvelle Clio, 2017 ; « Les origines de la poésie persane », Gilbert Lazard in Cahiers de Civilisation Médiévale, Centre d’Etudes Supérieures de la Civilisation Médiévale, 1971
[8]Court and Cosmos : the Great Age of the Seljuqs, catalogue d’exposition, collectif, Éditions du Metropolitan Museum of Arts, 2016 ; Les Arts de l’Islam au Musée du Louvre, Sophie Makariou (dir.), Hasan, 2012 ; Masterpieces from the Department of Islamic Art in the Metropolitan Museum, collectif, Yale University Press, 2011
[9]L’Empire des Roses, catalogue d’exposition, Gwenaëlle Fellinger et Carol Guillaume (dir.), Snoeck, 2018 ; Women with Mustaches and Men without Beards, Afsaneh Najmabadi, University of California Press, 2005 ; Islam : Art and Architecture, édité par Markus Hattstein et Peter Delius, H.F.Ullman, 2008

Les émeutes du Stonewall Inn : résistance et mémoires

La dernière édition de la Pride était l’occasion de commémorer l’anniversaire des émeutes du Stonewall Inn, le 28 juin 1969. 50 ans après, Stonewall est vu comme le déclencheur de l’histoire des revendications LGBTQ+ aux Etats-Unis et dans le monde. Mauvais Genre(s) vous propose une petite leçon d’histoire queer afin d’en apprendre plus sur l’événement et ses mémoires .

Le bar

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Diana Davis, Le bar Stonewall Inn, 1969 (octobre ?) @Wikipedia

Le Stonewall Inn est un bar situé au 53 Christopher Street, dans le Greenwich Village, un quartier de la ville de New York. Dirigé par la mafia, il  ne possède pas de permis de vente d’alcool. Il se fait passer pour un lieu d’amusement où les clients rapportaient leurs propres bouteilles, tout en leur faisant payer des boissons diluées. Il n’y a pas d’eau courante, l’hygiène y est douteuse et la drogue assez facilement accessible. Malgré cette ambiance glauque, il s’agit d’un bar gay populaire, les lieux de rassemblement ouvertement LGBT+[1] étant assez rares. Déjà sous l’administration Eisenhower (1953-1961), les personnes coupables de “perversion sexuelle” sont bannies des postes dans l’administration fédérale[2], ce qui donne le ton sur l’acceptation des LGBT+ de l’époque. Dans les années 1960, la Mattachine Society[3] lance le mouvement du  “sip-in” (siroter) suite à une réglementation vague interdisant la vente d’alcool aux personnes considérées “disorderly” (nuisible, désordonnée) qui touche notamment les personnes supposées homosexuelles. La clientèle du Stonewall semble avoir été principalement masculine, même si des femmes cisgenres venaient de façon moindre mais constante, ainsi que les drag queens et femmes transgenres[4]. Il est difficile de connaître la vraie diversité de la clientèle. Cependant le bar est globalement fréquenté par des personnes marginalisées au sein de la communauté.


Le Stonewall verse chaque semaine 2,000 $ en pot-de-vin à la police, qui ferme les yeux sur la véritable activité de l’établissement et prévient généralement avant ses patrouilles. Cependant en cas de contrôle imprévu, les danseurs sont alertés et les barmans empochent  l’argent de la caisse pour se fondre parmi les clients. Une clause est même signée à l’entrée demandant aux clients de mentir sur la provenance de leurs boissons si nécessaire. 

Les émeutes 

Le 28 juin 1969, peu après une heure du matin, la police effectue une descente imprévue au Stonewall Inn. Les policiers contrôlent et arrêtent principalement ceux qui leur semblent dévier de la cis-hétéro-normativité (hommes « efféminés », lesbiennes butch, drag queen/king). La foule proteste dans la rue et se moque des forces de l’ordre, pendant que certain.e.s interpellé.e.s posent comme des célébrités. Selon une tradition, l’émeute aurait commencé suite à l’arrestation de Stormé DeLarverie, lesbienne butch qui aurait été la première à résister aux policiers. Une autre version raconte que Sylvia Rivera, femme transgenre habituée du bar, lance la première bouteille. Cette dernière aurait aussi jeté des pièces aux policiers, en criant “You already got the pay off, but here’s some more” (Vous avez déjà eu votre paiement, mais en voici plus ! )[5]

La police se retranche alors dans le bar dans l’attente de renforts. Suivent trois nuits d’insurrections, qui ne font pas de morts mais un certain nombre de blessés parmi les émeutiers et quelques alliés[6]. Outre la violence physique, les témoins soulignent aussi l’usage de la moquerie par les insurgés. Les émeutes de Stonewall sont l’occasion d’un relâchement d’hilarité violente contre les forces de l’ordre. Parmi les émeutiers, les drag queens mènent des performances accompagnées de chansons légères mais au message fort. “Riot police became unwitting cast members of street theater directed by drag queens” (La police anti-émeute devint un acteur involontaire du théâtre de rue mené par les drag queens)[7] .

L’aspect irrévérencieux ne doit cependant pas faire oublier la portée politique et symbolique d’une révolte de personnes oppressées envers les représentants de l’ordre moral et légal. La presse d’époque, notamment progressistes, contribue largement à diffuser cette image festive, en insistant sur les “Stonewall girls” ou les “Queen Bees” qui tournent la police en ridicule.

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Une du Sunday News du 6 juillet 1969 : « Descente de police dans le nid homo (sic), les reines des abeilles sont follement piquantes ». @Hiskind

Une semaine après les affrontements, une marche de commémoration fut organisée à New-York City. Un an après, la Christopher Street Liberation Day Parade couplée à une Gay Pride Week[8] est organisée dans la ville de New-York, notamment sous l’instigation de la militante bisexuelle Brenda Howards. Elle est aujourd’hui considérée comme la Mother of Pride[9]. Cette première marche attire à New York vraisemblablement plus 2000 personnes[10]. Elle a été reprise à Los Angeles et Chicago. Il s’agit donc de la première commémoration nationale de Stonewall, bien qu’il ne s’agissent pas du premier acte de résistance LGBT+.

Une histoire militante pré-Stonewall

Différents actes de résistance et la constitution de réseaux d’aide et de visibilité LGBT+ existent avant 1969. On trouve ainsi des précédents aux émeutes de Stonewall quelques années avant. On remarque l’importance des bars et lieux festifs, qui permettent aux personnes LGBT+ de se retrouver et qui sont souvent visées par les forces de l’ordre.

Par exemple, en 1965, la police tente d’interrompre un bal de Nouvel An à San Francisco, organisé par le Concil on Religion and the Homosexual. Une action dissuasive est menée par les forces de l’ordre, qui patrouille le quartier en surnombre et photographient les personnes entrant au bal. Y rentrer signifie donc prendre le risque de se faire outer, notamment au travail[11]. Des avocats présents empêchent cependant la police de rentrer, trois d’entre eux se font cependant arrêter avec la contrôleuse de ticket. L’influence au niveau local des mécènes de la soirée permet d’avoir une couverture médiatique dans les journaux mainstream de la région. Mais selon l’historien John D’Emilio, “the situation was too unique, gay men and lesbian in the rest of the country still too isolated and invisible for [the event] to have anything more than a local effect”[12] (la situation est trop unique, les hommes gay et lesbiennes encore trop isolés et invisibilisés dans le reste du pays pour [que l’événement] ait plus qu’un effet local). 

Autre événement à Los Angeles, en 1967 : des policiers infiltrés arrêtent et frappent des clients du bar Black Cat lors d’embrassades célébrant la nouvelle année. En protestation, une manifestation non-violente est organisée devant le bar, notamment par le collectif PRIDE[13], et l’événement motiva le véritable lancement du journal The Advocate. Ce journal à diffusion national est toujours un média important pour le militantisme LGBT+. Le jugement lié aux arrestations est un des premiers cas d’hommes homosexuels défendus comme égaux devant la Constitution aux Etats-Unis (mais ils ont quand même été condamnés).

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Annual Reminder devant la Maison Blanche de Washington, 1965. Frank Kameny (deuxième dans la ligne), pionnier activiste gay, insiste pour que les manifestants soient habillés de façon formelle pour montrer une image respectable des personnes homosexuelles @Washington Post

On pourrait continuer cette liste, et pourtant l’histoire n’aura retenu que le nom de Stonewall. Cela s’explique par plusieurs facteurs, et premièrement par l’évolution de l’activisme LGBT+ dans les années 1960. Avant Stonewall, il est plus le fait d’organisations locales ne menant pas d’actions coordonnées à grande échelle. Ainsi, la Mattachine Society, fondée en 1950, est l’un des premiers groupes de visibilité homosexuelle. Elle organise avec d’autres groupes, sous le nom collectif ECHO, les Annual Reminders, des protestations silencieuses organisées tous les 4 Juillet dans le Independence Hall de Philadelphia[14]. Le but est de signifier le manque de protection des citoyen homosexuelle par les droits civiques censées être basiques. Les participants portent des tenues très formelles et les slogans sont choisis pour ne pas être trop heurtant. Malgré ce que certains ont dénoncé comme une forme assez policée de militantisme, les Annual Reminders instituent l’idée d’une commémoration publique annuelle dont est tributaire la Pride[15].

Cependant, la fin des années soixante est marquée par une hausse des mouvements revendicatifs, comme l’activisme afro-américain, le féminisme de deuxième vague ou les manifestations contre la Guerre du Vietnam. C’est de ce climat propice à la radicalisation militante qu’est tributaire Stonewall. Il faut aussi souligner les efforts de l’activisme gay pour obtenir une place dans la presse : les émeutes de Stonewall sont couverte par des grands journaux new-yorkais à diffusion nationale[16]

Si d’autres émeutes se sont produits avant, Stonewall est la première à avoir été récupérée comme symbole pour forger un nouvel activisme LGBT+ américain (puis international). C’est ce que Elizabeth Armstrong et Suzanna Crage distingue dans la “mémorabilité” d’un événement et la capacité mnémonique d’un groupe à s’en souvenir. Le New Year Eve Ball de San Francisco est un événement à potentiel de mémoire, mais les groupes locaux n’ont pas pu le commémorer. Son histoire connaît certes une certaine revitalisation, mais surtout pour les historiens et d’habitants de San Francisco[17]. Ces autres événements ont été oubliés de manière assez directe après la première marche de 1970, vite perçue comme un symbole national[18]

Stonewall n’est donc pas le premier acte de résistance LGBT+, mais “the first to be called Stonewall n’est donc pas le premier acte de résistance LGBT+, mais “the first to be called the «first» « [19] (le premier à avoir été appelé le “premier”). La forme de la parade, facile à organiser, marquante visuellement et permettant de regrouper une population avec divers niveaux de participation (ceux regardant, ceux marchant, ceux portant des pancartes, …) explique en partie la pérennité du mouvement et donc de l’événement qu’elle commémore[20].

Stonewall patrimonialisé, Stonewall mythifié ?

Le Stonewall Inn d’origine est fermé depuis 1969, un bar éponyme ayant ouvert un peu plus loin dans la rue. Le Stonewall est un lieu de souvenir et de pèlerinage : de nombreux touristes du monde entier viennent au bar. Conséquence de ces venues, un commerce touristique s’est développé, axé sur la symbolique du “Where Pride Began” (Où la fierté a commencé). Le “nouveau” Stonewall Inn est à la fois un lieu de consommation, de mémoire, de rencontres mais permet aussi d’acheter des produits dérivés[21].

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Le Stonewall Inn en juin 2016, à l’occasion de la Pride des panneaux fête le récent classement du bâtiment comme Monument National. @Wikipédia

C’est avant tout aujourd’hui un lieu patrimonial et mémoriel. En 1989, à l’occasion des 20 ans des émeutes, la portion de rue en face du bar a été rebaptisée Stonewall place. Le bâtiment est entré au National Register of Historic Places en 1999. Il a été protégé à différentes échelles (municipales, fédérales) avant d’être classé National Monument en 2016[22]. Dans le parc, le Gay Liberation Monument comporte quatre statues de George Segal. L’artiste, commissionné en 1980, a dressé deux couples d’hommes et de femmes en bronze peint de blanc[23]. En août 2016, des activistes anonymes peignent les visages des statues en brun pour dénoncer le cis-white washing (réappropriation par les communautés cisgenres blanches) de la mémoire de Stonewall, où l’impact des personnes racisées et transgenres a été pourtant majeur. Les noms de Marsha P. Johnson, Naya Rivera ou Brenda Howards sont certes connus dans les milieux queer, mais peu répandus parmis la majorité de personnes peu conscientisées.

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George Segal, Gay Liberation Monument, 1992, New York City. @BronxArts

Stonewall est certes un symbole important, en ce qu’il représente un tournant dans la visibilité des luttes et dans la diffusion du sentiment de fierté. Mais une histoire et une commémoration des luttes précédentes et ailleurs qu’aux Etats-Unis reste à faire. Un travail d’éducation, hors et dans les communautés LGBT+, permettrait aussi d’ouvrir le regard sur cet événement encore aujourd’hui considéré, à tort, comme la première résistance gay.

Marco

Notes
[1] Cet article parlera des LGBT+ en général, même si à l’époque les termes de gay, homosexual, lesbian ou homophile étaient les plus utilisés par les revendications.
[2] Williams Institute of Law, p.5.
[3]Une des premières organisations de défense des droits des homosexuels aux Etats-Unis, fondé en 1951 et active jusque dans les années 1960. Voir Meeker, 2001, p.78-79.
[4] Il est parfois difficile de différencier le travestissement de la transidentité dans les récits de cette époque. De plus, certains auteurs peuvent qualifier de drag queens ou de travestis des personnes dont nous savons aujourd’hui qu’elle se considéraient comme femmes transgenres. Ainsi, Weems parle de Sylvia Rivera comme une drag queen.
[5] Weems, p.96.
[6] Pour la petite histoire, le chanteur de folk hétérosexuel Dave Von Ronk, prend part aux émeutes par hasard alors qu’il est de passage dans le quartier et se fait violemment arrêté et emprisonné, comme tant d’autres personnes LGBT+.
[7] Weems, p.97
[8] Si à l’origine l’événement était bien désigné par Gay Pride (ou Gay and Lesbian Pride sur certaines pancartes d’époque), nous préférons aujourd’hui le terme Pride plus inclusif. On parlera aussi de Marche des Fiertés en français.
[9] Goodman, 2019.
[10] Armstrong & Crage, p.741.
[11] Armstrong & Crage, p.730.
[12] D’Emilio, 1992, p.84, cité par Armstrong & Crage, p.732.
[13] Personal Rights in Defense and Education, organisation gay américaine créée en 1966.
[14] Lieu où furent signées la déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique et la constitution.
[15] Armstrong & Crage, p.736.
[16] Armstrong & Crage, p.736.
[17] Armstrong & Crage, ibid.
[18] Armstrong & Crage p.743.
[19]Mattson, p.11.
[20] Armstrong & Crage, p.742.
[21] The Stonewall Inn, boutique en ligne
[22] NYC LGBT Historic Sites Project, Stonewall Inn.
[23] NYC Park, Christopher Park Monument.

Bibliographie :

ADRIAN. “Anonymous Activists Just Painted the Stonewall Statues Brown for Miss Major”, Autostraddle. Publié le 18 août 2018. Consulté sur https://www.autostraddle.com/anonymous-activists-just-painted-the-stonewall-statues-brown-for-miss-major-303357/ le 17/10/19

ARMSTRONG Elizabeth A., CRAGE Susanna M. “Movements and Memory : the making of Stonewall Myth”, American Sociological Review, 2006, n°5, pp.724-751

DUBERMAN Martin, KOPKIND Andrew. “The Night They Raided Stonewall”, Grand Street. 1993, n° 44, pp.120-147

FABER Jim. “Before the Stonewall Uprising, there was the sip-in”,The New York Times. Publié le 20 avril 2016. Consulté sur https://www.nytimes.com/2016/04/21/nyregion/before-the-stonewall-riots-there-was-the-sip-in.html (le 17/10/19)

GOODMAN Elyssa. “Drag Herstory: A Drag King’s Journey From Cabaret Legend to Iconic Activist”, Them. Publié le 29 mars 2018. Consulté sur https://www.them.us/story/drag-king-cabaret-legend-activist-storme-delarverie (le 17/10/19)

GOODMAN Elyssa. “Meet «The Mother of Pride», The Pionnering Bisexual Activist Brenda Howard”, Them. Publié le 6 juin 2019, consulté sur https://www.them.us/story/brenda-howard (le 15/10/19)

HUNTER Nan D., MALLORY Christy, SEARS Brad. “The Legacy of Discriminatory State Laws, Policies and Practices : 1945-present”, Documenting Discrimination on the Basis of Sexual Orientation and Gender Identity in State Employment.  The Williams Institute, Los Angeles, 2009, 71 p.    

L.A Conservancy. The Black Cat. Publié en 2013 (?). Consulté sur https://www.laconservancy.org/locations/black-cat (le 16/10/19)

MATTSON Gregor. The Stonewall Riots Didn’t Start the Gay Rights Movement. Publié le 12 juin 2019. Consulté sur https://daily.jstor.org/the-stonewall-riots-didnt-start-the-gay-rights-movement/ (le 19/06/2019)

MEEKER Martin. “Behind the Mask of Respectability: Reconsidering the Mattachine Society and Male Homophile Practice, 1950s and 1960s”, Journal of the History of Sexuality, Janvier 2001, n°1, pp.78-116.

National Service Park. Stonewall National Monument. Publié le 16 octobre 2016. Consulté sur https://www.nps.gov/ston/index.htm (le 18/10/19)

NYC Park. Christopher Park. Publié : s.d. Consulté sur https://www.nycgovparks.org/parks/christopher-park/monuments/575 (le 17/10/19)

The Stonewall Inn. Publié : s.d. Consulté sur https://shop.thestonewallinnnyc.com (le 20/10/19) 

WEEMS Mickey. “1969 ; Stonewall” in “A History of Festive Homosexuality : 1700-1969 CE”, The Fierce Tribe: Masculine Identity and Performance in the Circuit, University Press of Colorado & Utah State University Press, Boulder (CO), Logan (UT), 2012, pp.95-98

Christine, l’Omphale du nord : collectionneuse et roi de Suède

Cet article est une reprise enrichie de notre post instagram et twitter publié en collaboration avec le musée du Louvre en mai 2019 à l’occasion de la Museum Week et du #rainbow. 

Pierre Paul Rubens, Hercule et Omphale, c. 1606, huile sur toile, 278 x 215 cm, musée du Louvre, Paris @Musée du Louvre

Hercule et Omphale : une reine et son esclave

Peint vers les années 1602-1605 par Rubens, le Hercule et Omphale du musée du Louvre représente le fameux héros de la mythologie gréco-romaine dans une posture inhabituelle. Le peintre choisit de peindre un épisode particulier de la vie d’Hercule, raconté notamment par Ovide.

Afin d’expier le meurtre de son ami Iphitos, l’oracle d’Apollon lui conseille de se rendre esclave auprès d’Omphale, reine de Lydie. Elle lui confie plusieurs tâches afin de rendre son pays plus sûr en le débarrassant de terribles pillards et d’un immense serpent terrifiant bergers et troupeaux. Il rase également la ville d’Itone, rivale de celle d’Omphale. Séduite par ses exploits et sa beauté, la reine libère son esclave et l’épouse [1]. Les amours de la reine et de son ancien esclave sont prétextes, notaient chez les auteurs latins et grecs hellénistiques à un échange de vêtements[2]. Ainsi Ovide, dans Les Fastes, raconte comment Hercule, épris de sa maîtresse, la laisse le travestir au cours d’une fête. Il détaille sur le mode comique l’inconfort du héros dans ces vêtements trop étroits : “ses vastes mains brisent la tunique pour s’ouvrir un passage. Les bracelets n’étaient pas faits pour un tel bras, ils se rompent ; une étroite chaussure enchaîne les pieds du héros”[3].  Lucien de Samosate fait dire à Esculape (dieu médecin) lors d’une querelle avec Hercule « je n’ai pas été esclave comme toi, je n’ai pas cardé la laine en Lydie, vêtu d’une robe pourpre, recevant des coups de la sandale dorée d’Omphale […] ”[4].

Rubens reprend dans ce tableau le ressort comique de cette inversion. Assis sur le manteau de la reine et coiffé d’un fichu, Hercule file de la laine, travail considéré comme proprement féminin. Omphale le domine, accoudée sur sa massue et portant la peau du lion de Némée. Elle pince l’oreille du héros pour accentuer sa domination sur celui-ci. Ce renversement des rôles de genre est un sujet cocasse pour les peintres dès la Renaissance

Pietro Bettelinin d’après Annibale Carracci, Hercule et Omphale, 1773-1829, gravure, Rijksmuseum, Amsterdam, Inv. RP-P-1949-425 @Rijksmuseum
Pierre Paul Rubens, Hercule terrassant l’envie, c 1632-1634, huile sur toile, plafond de la Banqueting House de Londres. @Royal Collection Trust
Commandé par le roi Charles Ier à la gloire de son père James Ier, cette allégorie de la vertue héroïque habillée en Hercule témoigne du lien fait entre le héros et la figure royale.

Les amours d’Hercule, féminisé et amolli, sont tournées en ridicule d’autant plus que sa figure est fortement associé au pouvoir et la force virile. 

François Lemoyne, Hercule et Omphale, 1724, huile sur toile, musée du Louvre, Paris, Inv. M.I 1086 @Musée du Louvre

Le renversement des rôles de genre s’appuie sur une division fixe des valeurs attribuées dans une société patriarcale. Cette hiérarchie de valeurs a été théorisée notamment par Françoise Héritier. La valence différentielle des sexes (le fait que les sexes ne se valent pas) postule que de la différence observable des sexes découlent une classification binaire de valeurs que se partagent féminins et masculins : bon/mauvais, bas/haut, … Or ces valeurs sont globalement valorisées pour les hommes et dévalorisées pour les femmes[5]. Se moquer de ce renversement est une incitation à la virilité et peut-être une façon de prévenir contre le pouvoir au féminin. Il est intéressant de noter qu’au XVIIIe siècle, le thème prend des accents plus légers et romantiques dans les représentations picturales : le tableau de Lemoyne indique plus subtilement le rapport de domination et insiste largement sur le sentiment amoureux via le regard des amants.

D’Omphale à Christine

Cette figure de reine portant les attributs d’un parangon de virilité a très certainement attiré l’attention de Christine de Suède. Connue pour son rapport ambivalent au genre dès le XVIIe siècle, elle achète la toile de Rubens vers 1680 lors de son séjour à Rome. L’ancienne monarque y vit depuis plusieurs années au milieu de l’élite culturelle et collectionne les œuvres de maîtres anciens et contemporains. En quoi cette œuvre est-elle significative entre les mains de Christine de Suède, et que traduit-elle chez l’étrange souveraine ? Il faut pour cela se pencher sur sa vie et ses mœurs. 

Sébastien Bourdon, Christine de Suède à Cheval (détail), 1653-54, huile sur toile, Madrid, Musée du Prado, inv. P001503 @ Museo del Prado

Christine de Suède naît en 1626, elle est la seule enfant de Gustave II Adolfe, roi de Suède. Ce dernier étant sans héritier mâle, Christine rapporte d’elle-même que :

“Le roi avait ordonné […] de me donner une éducation toute virile, et de m’apprendre tout ce qu’un jeune prince doit savoir […] Ce fut en cela que mes inclinations secondèrent merveilleusement bien ses desseins, car j’eus une aversion et une antipathie invincible pour tout ce que font et disent les femmes.[6]« 

Lorsque celui qu’on avait surnommé le Lion du Nord mourut en 1632, Christine accéda au trône non pas en tant que reine, mais en tant que roi de Suède. Telle est la titulature, et la monarque y tient. De Raymond rapporte comment la souveraine a rayé elle-même sur un arbre généalogique de la dynastie Vasa qui la désigne comme “Regina Svecorum” la mention “Regina” et inscrit en lieu et place “Rex Suece”[7].  Elle demande aussi à associer le titre de Reine à un attribut masculin, comme sur une médaille de 1644 où elle se fait nommer “La Reine Soleil” en référence à la divinité masculine Apollon[8].

Au-delà de la titulature, on constate en lisant les témoignages écrit de son vivant que ses admirateurs et détracteurs s’accordent tous pour lui associer des traits masculins, qu’ils soient liés à son physique, son comportement, sa façon de parler ou ses manières. Madame de Motteville, première femme de chambre et confidente de la Reine Anne d’Autriche, dit de Christine, alors en séjour en France après son abdication :

“Elle ne ressembloit en rien à une femme, elle n’en avoit pas même la modestie nécessaire : elle se faisoit servir par des hommes dans les heures les plus particulières ; elle affectoit de paroître homme en toutes ses actions… elle paroissoit inégale, brusque et libertine en toutes ses paroles, tant sur la religion que sur les choses à quoi la bienséance de son sexe l’obligeoit d’être retenue […][9]

Plus simplement le père Mannerschied, confesseur de Pimentel, Ambassadeur d’Espagne à la Cour de Suède écrit :

“Elle n’a rien de feminin que le sexe. Sa voix & sa manière de parler, sa démarche, son air & ses manières n’ont rien que de mâle.[10]« 

D’autres encore relèvent cette ambivalence de genre que cette souveraine accentue en refusant ostensiblement, et plusieurs fois, le mariage, le statut de femme mariée et de mère[11]. La définition qu’elle porte d’elle-même avec audace contre une société patriarcale et cishétéro-normée se traduit aussi par le biais de ses vêtements. Lorsqu’elle décide de finalement se convertir ouvertement au catholicisme et d’abdiquer en 1654[12], elle part pour Rome incognito, une épée au côté, «un chapeau couvert de plumes et un habit qui cache son sexe[13]», c’est-à-dire, pour l’époque, en homme. Toutefois ce n’est pas seulement dans la situation exceptionnelle du voyage que ce mélange des genres s’opère visuellement. Son portrait peint par Wolfgang Heimbach en 1660 (Hessen Kassel) la montre mêlant à la fois des habits réservés aux hommes -le manteau, la cravate et les bottes- à des habits réservés aux femme -la robe et la coiffure-, ce qu’elle faisait au quotidien. Cet ensemble provoque la stupéfaction des témoins et conduit à plusieurs descriptions. En 1656, Madame de Motteville décrit : 

Wolfgang Heimbach (v. 1613-1678), Portrait de Christine de Suède (détail), vers 1660, huile sur toile, Hessen Kassel, Museumslandschaft, inv. GK613. @: Museumslandschaft Hessen Kassel. Christine y est représentée vêtue de son justaucorps, cravate et jupe qui ne dépasse pas la cheville.

“En regardant cette princesse, tout ce qui dans cet instant remplit mes yeux me parut extraordinairement étrange, et plus capable d’effrayer que de plaire. Son habit étoit composé d’un petit corps qui avoit à moitié la figure d’un pourpoint d’homme, et l’autre moitié celle d’une hongreline de femme, mais qui étoit si mal ajusté sur son corps qu’une de ses épaules sortoit tout d’un côté, qui étoit celle qu’elle avoit plus grosse que l’autre. Sa chemise étoit faite à la mode des hommes : elle avoit un collet qui étoit attaché sous sa gorge d’une épingle seulement, et lui laissoit tout le dos découvert ; et ce corps, qui étoit échancré sur la gorge beaucoup plus qu’un pourpoint, n’étoit point couvert de ce collet. Cette même chemise sortoit par en bas de son demi pourpoint comme celles des hommes, et elle faisoit sortir, au bout de ses bras et sur ses mains, la même quantité de toile que les hommes en laissoient voir alors au défaut de leur pourpoint et de leurs manches. Sa jupe, qui étoit grise, chamarrée de petits passemens d’or et d’argent, de même que sa hongreline, étoit courte ; et au lieu que nos robes sont traînantes, la sienne lui faisoit voir les pieds découverts. Elle avoit des rubans noirs, renoués en manière de petite oie sur la ceinture de sa jupe. Sa chaussure étoit tout-à-fait semblable à celle des hommes, et n’étoit pas sans grâce.[14]

Le malaise et l’incompréhension se retrouve chez un témoin qui la voit arriver à Innsbruck le 31 octobre 1655 :

« Je vis descendre de la litière un… je ne sais quoi, moitié homme, moitié femme, vêtu d’un justaucorps avec une cravate et une jupe qui ne passait pas la cheville[15]». 

Christine de Suède incarne une figure anormale du pouvoir, non pas parce qu’elle est femme – lorsqu’elle vient en France, Anne d’Autriche mère de Louis XIV, exerce le pouvoir depuis déjà une dizaine d’années – mais bien parce qu’elle n’hésite pas à être homme et femme à la fois. Christine exerce une fascination qui ne se dément pas après sa mort et qui a par conséquent nourri une abondante littérature. Elle est due en grande partie, pour Jean-Pierre Cavaillès, “à ce qui a été perçu comme l’indétermination sexuelle, et un trouble, une ambiguïté ou plutôt d’ailleurs, une ambivalence sur le genre”. Cette indétermination et le refus de se marier et d’être mère a alimenté les rumeurs sur son hypothétique lesbianisme et/ou son hermaphrodisme[16]. D’une femme qui perturbe les codes de distinction masculin et féminin, la Minerve du Nord devient dans l’imaginaire populaire une homme-femme qui aime les femmes. A partir d’un pamphlet de 1668, le XIXe siècle lui prête une relation amoureuse avec la comtesse Ebba Spare, que la reine surnomme “Belle”. Cette fortune se poursuit jusqu’à aujourd’hui et fait de Christine une figure lesbienne. Greta Garbo incarne la reine de Suède en 1933 dans le film éponyme[17]. Vêtue d’habits masculins, elle fait la cour à sa demoiselle d’honneur et l’embrasse avec passion.

“Un trésor de peinture”

Maintenant que le portrait de ce “je ne sais quoi, moitié homme, moitié femme” a été dressé, revenons-en au tableau de Rubens.

Comme dit plus haut, lors de son séjour de vingt ans à Rome, Christine de Suède entretient des liens étroits avec les artistes et les intellectuels romains. Elle constitue alors une nouvelle collection, n’ayant pu emporter dans son exil qu’une dizaine de tableaux de maîtres tous majoritairement italiens[18]. Jusqu’à la fin de sa vie, sa situation financière reste très complexe. Christine, se considérant toujours comme roi malgré son abdication, vit bien au-dessus de ses moyens et  même de ceux de la Suède. L’économie du pays, meurtrie par plusieurs années de guerre suivies de différentes vagues d’épidémies et de famines, ne peut pas financer une pension digne du rang de l’ex-roi[19]. Toutefois ces collections, particulièrement de peintures et de sculptures, ne sont pas un simple caprice d’esthète. Plus qu’une énorme dépense, c’est le moyen pour Christine d’assurer une garantie à ses nombreux créanciers. En effet, les oeuvres réunies dans son palais sont signées des artistes les plus appréciés de son temps, anciens ou contemporains. Cela leur confère donc une immense valeur aussi bien artistique qu’économique. Titien, Tintoret, Véronèse, Raphaël – qu’elle recherche tout particulièrement -, Guido Reni, Carrache, Guerchin pour ne citer qu’eux et, au milieu de ces italiens, le plus romains des flamands : Rubens[20]

On peut assurer avec certitude que le tableau étudié ici provient directement de la collection de Christine de Suède. A sa mort, cette dernière laisse derrière elle une dette considérable qui l’avait obligé à désigner pour héritier, non pas un successeur selon la logique dynastique, mais l’un de ses créanciers. C’est le riche duc de Bracciano, Livio Odescalchi, devient l’acquéreur d’un important lot de peintures, statues, tapisseries, médailles, camés, dessins[21]. Un premier inventaire est alors dressé[22] et on peut y lire la description précise du tableau de Rubens :

“Corpus des peintures du très grand Rubens, […] 21. IV. Omphale oblige Hercule à filer la laine, et parce qu’il rompt le fil, elle lui tire l’oreille, la mère d’Omphale riant de ce geste, Figure presque entièrement nue, plus grande que nature, avec deux filles, qui travaillent sur des ouvrages féminins ; et le tout d’une manière et couleur noble, avec une rare invention et d’une grande perfection […][23]

La réputation de cette collection s’étend au-delà des murs de Rome et représente aux yeux des contemporains et notamment des connaisseurs “le cabinet le plus singulier de l’Europe[24]”. Lorsque Livio Odescalchi meurt en 1713, Philippe d’Orléans, futur Régent, très grand amateur et connaisseur de peinture, dépêche le financier et autre grand collectionneur Antoine Crozat pour se porter acquéreur de 150 des meilleurs tableaux de la collection de Christine[25]. Les négociations prennent des années, se compliquent, manquent de s’annuler. L’enjeu est réel et le Régent est déterminé à posséder ces trésors. Crozat reste persistant. « Je ferais mes efforts pour acheter les tableaux,… ce sera un grand trésor pour la France.[26]»  Ces efforts sont finalement récompensés au grand soulagement du financier qui parvient à un accord en 1721. L’acquisition de “ce superbe trésor en peinture” fait la grande satisfaction du Régent qui “les a trouvés encore plus beaux que l’idée qu’il s’en estoit faite, et véritablement il y a 60 à 80 tableaux qui sont merveilleux[27]“. La vente est basée sur un second inventaire réalisé du vivant de Livio Odescalchi vers 1697, à l’occasion du transfert des collections de Christine dans le palais du Duc de Bracciano, dans lequel on retrouve une description plus courte du tableau de Rubens[28]. L’œuvre n’a pas quitté la France depuis et est aujourd’hui dans les collections du Louvre.

Quand on revient à l’iconographie du tableau, il semble pertinent de penser qu’il a dû faire écho dans l’esprit de Christine à sa propre expérience du genre mais aussi au combat de sa vie pour la liberté[29] et ses convictions profondes. Son aversion pour les femmes est sans cesse rappelé dans ses écrits personnels au point de laisser entendre une profonde misogynie[30]. Néanmoins Cavaillès remet cette “misogynie” en perspective, et souligne la nécessité d’avoir à l’esprit la vision de la femme dans la société pour Christine.  

“Ce malheureux sexe est reduit a cette horrible extremité que d’estre forcé ou de se marier ou d’estre confinée entre murailles. Qu’elle foiblesse que de se laisser imposer une loy si dure et si tiranique.”

Les femmes sont méprisables car elles demeurent sous le gouvernement tyrannique des hommes qui déprécient leur tempérament naturel. Toutefois, si Christine méprise donc aussi la “faiblesse” qui conduit les femmes à rester sous la domination des hommes, elle s’interroge sur l’origine de cette tyrannie qu’elle ne trouve pas justifiée.

“Quel crime a commis le sexe feminin pour estre condamné a la dure necessité detre enfermees toutte leur vie ou prisonieres ou esclaves ? J’appelle prisonieres les religieuses et esclaves les mariées.[31]

C’est en réalité une révolte, une révolte liée à un point essentiel de la pensée de Christine sur les genres : la nature asexuée de l’âme rationnelle et pensante entraîne immanquablement une égalité entre homme et femme. 

“La préoccupation du monde et l’éducation sont pour le mérite des hommes touttes la différence que l’on suppose entre les deux sexes. Cependant tout ce qui est raisonnable est capable et du bien, et du mal, car l’Ame n’a point de sexe.”

Jean-Pierre Cavaillès souligne que “l’axiome de l’âme asexuée semble ouvrir véritablement la possibilité d’un devenir femme et d’un devenir homme, indépendant de la nature sexuelle, et au-delà même du tempérament et de l’éducation.” Il conclut qu’à partir de cet axiome, Christine pense “une égalité foncière, fondamentale des sexes qui sous-tend la dénonciation de l’esclavage des femmes.”  Or il a été démontré au début de cet article que la reine mythique Omphale soumet entièrement à son pouvoir le viril Hercule. C’est finalement l’une des rares iconographies de la période où la femme possède sur l’homme un ascendant aussi bien physique, que moral et même social. Cette inversion inhérente au mythe et la composition de Rubens a, peut-être, trouvé en Christine un écho puissant par une possible identification à Omphale. 

Jeremias Falck d’après Sébastien Bourdon, Christine reçoit les armes herculéennes de Gustave II Adolfe, alors que la Renommée grave les victoires suédoises en Allemagne,  dans Königlichen Schwedischen in Teutschland geführten Kriegs, volume 2, burin, 1653, The Beinecke Rare Book and Manuscript Library, Yale University, New Haven. @ tiré de Popp, 2010

Cette identification devient d’autant plus vraisemblable à la lumière d’un portrait allégorique de Christine de Suède publié en frontispice d’un ouvrage réunissant pour l’année 1653 les victoires suédoises sur les terres teutones[32]. Cette estampe illustre l’apothéose de Gustave II Adolfe emporté sur les ailes de l’aigle de Jupiter. Le plus intéressant ici sont les attributs que le défunt roi confie à sa fille : la peau du lion de Némée laissée sur le socle et la massue tendue directement à Christine. Ces deux attributs sont parfaitement identifiables et aussi, on l’a vu, parfaitement associés à Hercule. La massue représente la force de la Suède directement transmises à Christine qui, à l’image de son père, en fit usage à son tour. Selon Nathan Alan Popp, la massue est “bien plus qu’une simple arme, car elle est aussi un outil allégorique. Comme Hercule, le roi Gustave était vu par ses partisans comme un héros du plus haut degré[…] En tant que fille et héritière, Gustave lui lègue ses attributs semi-divins afin qu’elle poursuive l’œuvre qu’il avait commencée – principalement la guerre de Trente ans[30]” Le fait qu’elle soit l’œuvre de deux artistes officiels de la reine – le graveur Jeremias Falck et le peintre Sébastien Bourdon qui fournit le dessin – indique un très fort lien entre cette image et le pouvoir. Pouvoir qui s’incarne alors dans la référence à Hercule dont se pare Christine et Omphale. Plus de vingt années après cette gravure, la souveraine s’approprie cette fois indirectement la léonté et la massue du héros.

A la lumière de la vie de Christine, de ses écrits et de ceux de ses contemporains, il est plausible d’affirmer que la reine vit dans la toile de Rubens un parallèle à sa vie mais peut-être aussi le souffle de ses aspirations à l’égalité. La possession de cette œuvre, présentée comme les autres toiles de sa collection dans son palais, peut aussi être perçue comme le pied de nez silencieux d’un être qui avait construit et pensé sa propre expérience du genre, libre contre la société et sans autre contraintes que celles qu’elle s’était imposée.  

Marco et Steph’

Notes :

[1] Schmidt (dir), 2007, p. 655-656.
[2] Dasen, 2008.
[3] Ovide, 1834, Panckoucke, p. 77.
[4] de Samosate, 1866, p. 80.
[5] Hériter, 1996, p. 24.
[6]de Raymond, “La Vie de la reine Christine faite par elle même, dédiée à Dieu”, in Christine de Suède, Apologies, 1994, p. 121. cité dans Cavaillès, 2010.
[7] de Raymond, 1994, p. 136, n. 16. cité dans Cavaillès, 2010.
[8] En français dans le texte. Popp, 2010. p. 20.
[9] de Motteville, 1824, t. IV, p. 390-391.
[10] Texte de 1653, cité par Arckenholtz, I, 428, cité par Cavaillès, 2010.
[11] Elle se revendique du statut de “Fille” tout en lui refusant son indissociable soumission patriarcale. . « … en toute chose elle montroit qu’elle étoit véritablement femme, c’est-à-dire changeante, quoy qu’elle affectât de passer pour fille, & que ce mot de femme la choquât horriblement; ainsi il falloit dire de peur de la fâcher, par exemple, Vôtre Majesté a de très beaux cheveux de fille, & non de femme, & ainsi du reste », Histoire des intrigues galantes, op. cit., p. 282-283.). Elle est aussi dégoûtée par les femmes enceintes dont elle ne supporte pas la vue et qu’elle surnomme “vache”. Un épisode à ce propos est rapporté dans Histoire des intrigues galantes, 1697., p. 190-191.
[12] La Suède est alors un royaume protestant.
[13] Urbain Chevreau, lettre à Jean Chapelain, Œuvres meslées, La Haye, chez Adrian Moetjens, 1697, part. I, p. 17. Cité par Cavaillès, 2010.
[14] de Motteville, 1824, t. IV, p. 383-4.
[15] B. Quillet, Christine de Suède : un roi exceptionnel.,1982, p. 131. cité par Cavaillès, 2010.
[16] Ceci étant le terme employé à l’époque c’est celui que l’on garde ici, toutefois il est bon de se souvenir que le terme est aujourd’hui galvaudé et ne doit jamais être employé pour désigner les personnes intersexes. Popp, Beneath the Surface, p.47.
[17] La Reine Christine de Rouben Mamoulian, 1933.
[18] Grate, 1966, p.12.
[19] Rome, 2003, p.43.
[20] Dans sa collection de dessins, tout aussi précieuse, on y retrouvait les mêmes noms avec ceux de Botticelli et Michel-Ange (Stockholm, 1966, p.13). La collection de Christine s’était notamment particulièrement agrandie par l’acquisition de l’ancienne collection du génois, Carlo Imperiali en 1667 ; Rome, 2003, p.53.
[21] Lot qu’il achète à Pompeo Azzolino, neveu et héritier du cardinal Decio Azzolino, légataire de Christine de Suède. Rome, 2003, p.44.
[22] Conservé aujourd’hui aux Archives historiques Odescalchi, dans les archives d’Etat de Rome.
[23] 21. IV. Iole, chef à filare Ercole, e perchè questi strappa il fillo, gli tira l’orecchio, ridendo di tal’atto la madre di Iole, Figure quasi tutte ignude, più grandi assai del naturale, condue figlie, che travagliano Opere feminili ; e tutte sono d’una maniera, e Colore nobilissim, con Invenzioni rare, e di grandissima perfezzione […] ” cité dans Rome 2003, p.71.
[24] Crozat à Torcy, Rome, 29 janvier 1715, cité dans Ancel, 1905,. p.224.
[25] Stockholm, 1966, p.17.
[26] Crozat à Torcy, Rome 29 janvier 1715, cité dans Ancel, 1905, p.224.
[27] Crozat au Cardinal Gualterio, à Paris ce 16 décembre 1721. cité dans Ancel, 1905, p.237.
[28] Ancel, 1905, p.223. ; La description du second inventaire est comme suit : “P.P. Rubens 5. Ercole e Jole, la quale beffa il di lui valore con strappate di orechie, et altre poetiche inventioni cornice e proportione simie al sopradetto.” Rome, 2003, p.87.
[29] «Personne ne sauroit lui persuader de se donner à un Epoux, parce, dit-elle, qu’étant née libre, elle veut mourir libre » Portrait du père Mannerschied cité par Arckenholtz, I, 429..
[30] “J’eus une aversion et une antipathie invincible pour tout ce que font et disent les femmes.” voir note 5.
[31] Maximer, Les sentiments héroïques [ms de la Bibliothèque Royale de Stockholm], éd. Sven Stolpe, Stockholm, Bonniers, 1959, p. 123, n° 417. p. 111, cité dans Cavaillès, 2010.
[32] Königlichen Schwedischen in Teutschland geführten Kriegs, volume 2, 1653, the Beinecke Rare Book and Manuscript Library, Yale University, New Haven.
[33] Popp, 2010, p.35-37.

Bibliographie :

Fiche d’œuvre sur la base Pop Culture

Hercule et Omphale :

Fiche d’œuvre d’Hercule et Omphale de Lemoyne sur la base Atlas.

Adler, Laure, Lécosse, Elisa. Les Femmes qui aiment sont dangereuses, Paris, Flammarion, 2009.

Dasen, Véronique. « Le secret d’Omphale », Revue archéologique, vol. 46, no. 2, 2008, pp. 265-281.

Héritier, Françoise. Masculin/Féminin : La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1999.

Kampen N.B. “Omphale and the instability of gender”, Sexuality in Ancient Art: Near East, Egypt, Greece, and Italy, Cambridge, Cambridge University Press, 1996. 

Ovide. Fastes, Livre II in Oeuvres complètes d’Ovide, la Bibliothèque Latine française,  Paris, Panckoucke, 1834.

de Samosate, Lucien. Dialogues des Dieux in Oeuvres Complètes de Lucien de Samosate, tome I, trad. Talbot Eugène, Paris, Hachette, 1866.

Schmidt, Joël (dir). “Omphale” in “Dictionnaire”, Petit Larousse des mythologie du monde, Paris, Larousse, p. 655-656.

Christine de Suède :

Ancel, René. Les Tableaux de la Reine Christine de Suéde La Vente au Régent d’Orléans. Rome, Italie: Impr. de Philippe Guggiani, 1905.

Cavaillé, Jean-Pierre. « Masculinité et libertinage dans la figure et les écrits de Christine de Suède ». Les Dossiers du Grihl, no 2010‑01, 2010 https://doi.org/10.4000/dossiersgrihl.3965.

Grate, Pontus. La Reine Christine de Suède: Paris, France: Publications Filmées d’art et d’histoire, 1966.

de Motteville, Françoise.  Mémoires, Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, Paris, Foucault, 1824, t. IV

Popp, Nathan Alan. « Beneath the Surface: The Portraiture and Visual Rhetoric of Sweden’s Queen Christina ». MA, University of Iowa, 2010. https://doi.org/10.17077/etd.8ii490wt.

Roma 2003, Di Gioia, Stefania. Cristina di Svezia: le collezioni reali : [Roma, Fondazione Memmo, 31 ottobre 2003, 15 gennaio 2004. Édité par Palazzo Ruspoli et Fondazione Memmo. Milano, Italie: Electa, 2003.

Stockholm, 1966, Les dessins italiens de la reine Christine de Suède. Stockholm, Suède: AB Egnellska Boktryckeriet, 1966.

Antinoüs : de l’amant de l’Empereur à la divinité impériale.

    L’article qui suit est une version approfondie d’un partenariat avec le musée du Louvre dans le cadre de la Museum Week 2019 : vous pouvez voir le texte original ici !

Amant divinisé, Antinoüs reste encore actuellement une des figures emblématiques de l’amour homosexuel dans l’Antiquité. Petit rappel ou introduction pour les curieux le découvrant : Antinoüs, favori et amant de l’empereur Hadrien (117-138), était originaire de la région de Bithynie (au nord de l’actuelle Turquie). On ignore comment il rencontra Hadrien, sans doute lors de la visite de l’empereur dans cette région; le jeune Antinoüs avait alors entre 10 et 12 ans. 

Portrait d’Antinoüs en Osiris, vers 130 a.p. J.-C., marbre, musée du Louvre © Musée du Louvre

De nombreuses fois représenté, on peut le voir ici apparaître sous un traitement égyptien, portant le némès (coiffe royale) et identifié au dieu Osiris de par son nom égyptien Osirantinoos. Il s’agit d’une des nombreuses représentations d’Antinoüs, dont le Louvre ne compte pas moins de dix représentations attestées.

Contrairement aux relations entre homme grecs, qui consistaient généralement en un homme plus âgé éduquant un plus jeune, celle entre l’empereur et son favori semblait marquée par un attachement fort d’Hadrien, qui aurait porté un amour sincère à Antinoüs 1. Ce dernier accompagna l’empereur dans tous ses voyages pendant plus de six ans. Antinoüs mourut en l’an 130, à l’âge de 20 ans, dans des circonstances mystérieuses. Il meurt noyé dans les eaux du Nil en Haute-Égypte et des hypothèses variées sont aujourd’hui encore non vérifiées : fût-ce un accident, un suicide, un assassinat, un sacrifice rituel ? Personne ne le sait, mais les hypothèses à ce sujet sont encore débattues, notamment grâce à un texte en particulier, présent sur l’obélisque Barberini 2.

Bassin de la canope, IIe siècle, Villa Hadriana, Tivoli @Wikipedia

Hadrien, dont le deuil est important 3, le fait déifier la même année et des statues à son culte sont édifiées principalement en Bithynie et à Athènes. La ville d’Antinoopolis, en Égypte, est construite en son honneur selon la tradition locale, avec une association qui est établie entre le défunt éphèbe et le dieu Osiris. Ce-dernier est l’une des divinités principales de l’Egypte antique et premier pharaon mythique, piégé par son frère jaloux Seth, qui le jette dans le Nil pour s’emparer de son trône. C’est cette association au dieu noyé qui est développée avec Antinoüs. Une constellation portait notamment son nom jusqu’en 1930, dont la  présence est attestée dans les travaux du cartographe Caspar Vopel en 1536, selon les plus récentes recherches 4. La villa Hadriana (Tivoli) abritait plusieurs représentations d’Antinoüs, notamment autour du bassin de la Canope, grand plan d’eau, hommage à la noyade du favori. C’est ici que se trouvait l’Antinoüs en Osiris (musée du Louvre), liant le dieu noyé au jeune défunt. 

Antinoüs en Dionysos, vers 130 a.p. J.-C., marbre, musée du Louvre
@ musée du Louvre

Cette association divine apparaît aussi dans l’Antinoüs en Dionysos et montre la variété des représentations de l’éphèbe sous les traits de différentes divinités, tant grecques qu’égyptiennes. Il s’agit là d’une spécificité de la culture romaine, qui n’impose aux régions de l’empire que le culte impérial, et laisse par ailleurs les provinces de l’Empire conserver leur culte originel. Au Louvre figure également une statue en pied constituée d’une tête d’Antinoüs et d’un corps d’Hercule, conférant à l’éphèbe une importance iconographique qui témoigne de son intégration au culte impérial, privilège des seuls empereurs et qui n’est que rarement accordé à d’autres mortels. Le personnage d’Antinoüs présente donc une exception dans le monde romain comme égyptien, divisé au même titre que les empereurs ou les pharaons d’antan. Il est ainsi affilié directement aux dieux, comme en témoigne l’obélisque Barberini. 

 Cet obélisque, actuellement au jardin du Pincio à Rome, est le plus long témoignage écrit concernant la divinisation d’Antinoüs et l’établissement de la ville d’Antinoopolis. On y retrouve notamment une théogamie 5 classique égyptienne, le présentant d’essence divine

… parce que c’est la semence d’un dieu qui se manifeste réellement dans son corps […] ? […] ventre intact de sa mère et il a été distingué sur les briques de naissance par […].

Par ailleurs, y figure aussi des références à la création de la ville en son nom, Antinoopolis : 

Traduction d’un passage du texte en hiéroglyphe, obélisque Barberini, Face III A, Grenier J.C.
Vue de l’obélisque Barberini dans les jardin du Pincio, IIe siècle, Rome @Wikipedia

L’importance des statues à son effigie dans la villa Hadriana, villa personnelle et donc privée de l’empereur, comme le témoigne la copie en marbre d’un bronze d’Antinoüs dit Antinoüs d’Ecouen. Lui aussi conservé au musée du Louvre, il marque bien un lien fort entre l’empereur et son jeune amant. Cet attachement, qui transcende la relation conventionnelle grecque, marque ainsi un lien véritable de l’empereur pour son favori, transmis par les nombreuses représentations de l’éphèbe et les témoignages des contemporains. 

Buste d’Antinoüs, dit Antinoüs d’Ecouen, copie XVIIIe d’un original du IIe siècle, marbre, musée du Louvre
@musée du Louvre

Près de deux millénaires plus tard, cette relation reste un symbole et témoin de l’amour homosexuel dans l’Antiquité, et une source d’inspiration pour les auteurs ! 

« Antinoüs […] avait d’un jeune chien les capacités infinies d’enjouement et d’indolence, la sauvagerie, la confiance. Ce beau lévrier avide de caresses et d’ordres se coucha sur ma vie.» M. Yourcenar, Mémoires d’Hadrien 6.

Un grand merci à Chloé Vui qui est l’âme directrice de cet article  

Toujours vôtre,

La Tsarine 

1. Royston L., 1984. Beloved and God: The Story of Hadrian and Antinous. Weidenfeld & Nicolson, p.94, p.48

2.  C’est sur la face II A de cet obélisque que figurent notamment différentes versions de la mort d’Antinoüs. Voir : Grenier J.-C., 2008. L’Osiris Antinoos, CENIM I, Montpellier, p.47-p.58

3. Grenier J.-C. 2008. L’Osiris Antinoos, CENIM I, Montpellier, p.67

4. Thomson G. J, 2010. An Outline Sketch of the Origin and History of Constellations and Star-Names, archives Internet (Wayback Machine), 7 Novembre 2010,

5. La théogamie, du grec “θεoγαμία” (le mariage des dieux), désigne dans la mythologie égyptienne le principe selon lequel un dieu prend l’apparence du pharaon pour s’unir à l’épouse royal et concevoir le futur héritier. La première attestation de ce type de représentation est visible dans le complexe funéraire de la reine Hatchepsout à Deir el-Bahari.

6. Yourcenar M., 1951. Mémoires d’Hadrien, Editions Gallimard, Paris, p. 170-171

Sources : 

Grenier J.-C., L’Osiris Antinoos, CENIM I, Montpellier, 2008

TURCAN R., Hadrien, souverain de la romanité, Editions Faton, Dijon, 2008

BARATTE F., Histoire de l’art antique : l’Art romain, Manuels de l’école du Louvre

www.cartelfr.louvre.fr

www.cnrtl.fr

LGBookT+ (2) – Lectures LGBTQI+

Bonjour à tous ! Mardi 19 mars, Mauvais Genre(s) a remis le couvert pour un deuxième tome de l’aventure LGBookT+ et une nouvelle fois, ce fut riche en échanges et en partage! Nous vous proposions encore une fois de venir partager vos lectures queers et féministes, qui ont mené à des témoignages et des sujets plus larges, dans la bienveillance et la bonne humeur. BD, roman, étude historique… Différents genres ont été présentés (et il n’y a pas de mauvais genre.s!).

Voici un petit tour d’horizon des ouvrages présentés lors de cette rencontre !

https://media.discordapp.net/attachments/546803795460620289/564148682899980311/we_think_the_world_of_you.jpg?width=214&height=340

Commençons par We think the world of you, par J. R. Ackerley, qui raconte

l’histoire de Franck, un homme gay dans l’Angleterre post-première guerre mondiale, qui se rend dans la famille d’un de ses amis emprisonné. Sur place, on lui demande de s’occuper d’Evie, le chien de la famille. Une histoire touchante (de salvateurs Kleenex sont conseillés) tout en restant pudique.

https://media.discordapp.net/attachments/546803795460620289/564148650909892648/poussiere_dhomme.jpg

Poussière d’homme, par David Lelait-Helos, est un récit autobiographique racontant la perte par l’auteur de son compagnon atteint du cancer. Non, ce numéro n’est pas spécialement dédié à la joie de vivre, mais ici le récit est loin d’être misérabiliste. L’auteur raconte la vie après l’autre, après lui.

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Les limites de la masculinité, L’androgyne dans l’art et la théorie de l’art en France (1750-1830) par Mechthild Fend est un traité d’histoire de l’art. L’autrice y explore la figure de l’androgyne dans l’art européen, principalement sous l’Empire. Elle livre ici un essai sur la manière dont la valorisation d’une figure héroïque de l’homme et le reflet d’une virilité traditionaliste révèlent une métamorphose sociale. Il s’agit d’un texte compliqué, mais malgré cela très intéressant, appliquant les concepts d’identité de genre à l’art du XIXe siècle. Ce traité, très pertinent, est à la croisée de l’histoire de l’art et des gender studies. Ce livre est également relié à des concepts féministes, notamment par la bibliographie très extensive présentée en fin d’ouvrage.

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Changeons d’univers avec Le chant d’Achille de Madeline Miller ! L’autrice conte la vie du héros Achille, mais du point de vue de Patrocle. Elle met ainsi en lumière un aspect de l’épopée que tout le monde ne connaît pas, l’optique change car c’est un personnage somme toute assez oublié qui parle. Sa relation avec Achille lui confère un statut de héros, car il doit lutter pour qu’ils restent ensemble. Dans ce récit, pas d’idéalisation, chacun a ses défauts (oui, Patrocle est un peu un loser mais on l’aime quand même). Cerise sur le casque (qui m’a laissée rédiger ça librement ?), Miller est universitaire et donc très renseignée sur le contexte historique et culturel dans lequel se déroule le récit.

https://media.discordapp.net/attachments/546803795460620289/564148657033707541/Textpost_achille_et_patrocle.jpg?width=340&height=340

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Parlons un peu de l’autrice Akemi Down Bowman. C’est, déjà, une belle personne, car elle a mis en place une base de données (que vous retrouverez ici) recensant tous les livres évoquant, de manière explicite ou non, l’asexualité et l’aromantisme, en indiquant à chaque fois si l’auteur.e est concerné.e ou non. Cette database peut paraître un peu sèche, car elle se présente sous la forme d’un tableau Excel, mais reste un projet génial pour la visibilité des personnes aro/ace. Mais Akemi Down Bowman ne s’est pas arrêtée là, car elle est également l’autrice de Summer Bird Blue. Ce drame familial raconte l’histoire de Rumi, une jeune fille d’origine hawaïenne qui a grandi avec une mère absente. Elle s’est donc beaucoup rapprochée de sa petite sœur, mais lorsque celle-ci meurt dans un accident, Rumi est détruite : elle avait construit sa vie autour d’elle et de leur groupe. Elle est confiée à sa tante, à Hawaï, et commence sa reconstruction. On suit sa réflexion sur sa recherche personnelle, elle se découvre aromantique, doit comprendre ce que cela signifie. Cependant, si l’aromantisme est un thème explicite du livre, il n’est pas central. Par ailleurs, petit avertissement : le livre n’est pas disponible en français, une bonne maîtrise de la lecture en anglais est donc recommandée.

Au tour de Just kids de Patti Smith, une autobiographie qui n’est pas centrée sur les problématiques LGBTQ+, mais qui nous a tout de même beaucoup intéressé.e.s. L’autrice raconte sa rencontre avec Robert Mapplethorpe et retranscrit, à travers son regard, la vie de l’artiste et son éveil sexuel. Ce livre expose la sous-culture queer, notamment BDSM. De fil en aiguille, nous avons parlé de Mapplethorpe, mort du SIDA, et des différents documents que nous avions vus sur sa vie. À voir si la vie de Mapplethorpe vous intéresse : Mapplethorpe : Look at the pictures (2016).

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Vous connaissez peut-être l’ouvrage qui a été présenté ensuite, car il est issu d’un projet lancé en ligne par deux dessinateurs : le projet 17 mai. Silver et Pochep ont créé un blog BD traitant des lgbtphobies, invitant différents illustrateurs, concerné.e.s ou allié.e.s, à participer à ce projet. En tout, plus de quarante illustrateurs ont contribué, d’abord sur le blog (que vous pouvez retrouver ici), puis dans deux recueils. Pour le lecteur, c’est l’occasion de rencontrer différents auteurs et styles, mais aussi de découvrir plusieurs histoires, plusieurs parcours LGBTQIA+. En plus (ce projet est décidément génial), tous les bénéfices de vente sont reversés à l’association SOS Homophobie.

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Alors lire, c’est bien, mais parfois on en a un peu marre… Pas de problème ! Sorti en 1975, le résolument moderne Cunt coloring book par Tee Corinne vous propose de vous adonner à la pratique relaxante du coloriage, mais pas n’importe lequel. Il s’agit en effet ici de coloriser des vulves, de toutes les formes (et de toutes les couleurs, mais ça on vous laisse faire).

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Enfin lire, c’est bien quand même, et on tient à le prouver avec Le goût de Monsieur : L’homosexualité masculine au XVIIe siècle par Didier Godard, qui fait partie d’une série sur l’homosexualité dans l’histoire. Il est intéressant de constater que l’auteur pose dès le début des repères en faisant un panorama de la position juridique des pays européens, et on comprend très rapidement que ce n’est pas l’amour entre hommes (ou entre femmes, même si le livre se concentre surtout sur l’homosexualité masculine) qui est condamné, mais bien l’acte de sodomie. Et ça concerne tant les homos que les hétéros, qui sont eux aussi condamnés ! L’auteur traite ensuite des différentes classes sociales, permettant un aperçu de toutes les couches de la société, avec évidemment un accent mis sur l’aristocratie, car elle demeure la mieux documentée.

Enfin, nous avons parlé d’un journal paru entre 1971 et 1973 : Le torchon brûle. Ce journal féministe compte 7 numéros, aujourd’hui numérisés (que vous pouvez lire ici ou à la bibliothèque Marguerite-Durand dans le 13e arrondissement). La plupart des articles sont collectifs ou non signés, et la publication dite « menstruelle », car irrégulière ! En plus, l’équipe de rédaction change à chaque numéro, permettant une vision de féminismes au pluriel tout en nécessaires nuances. Un beau projet qui a fait de nombreux enfants, et que l’on vous invite à découvrir.

Résultat de recherche d'images pour "le torchon brûle"

Et voilà, c’est déjà fini pour cette édition ! Non, ne pleurez pas, nous revenons bientôt… Mauvais Genre(s) en général, et le Pôle Écoute en particulier, ont été ravis de voir qu’encore une fois, LGBookT+ avait été un espace d’échange et de débat sécurisé et intéressant, qui nous a donné à tous l’envie de lire tous ces ouvrages, et, on l’espère, à vous aussi !

N’hésite pas à partager ce résumé s’il t’a plu, et à commenter (un com’ chez moi, deux com’ chez toi).

De gros bisous inclusifs à tous.tes, et à très bientôt !

Le Guide de la Pride

Ce que tu dois savoir pour comprendre :

Ça y est, cette fois c’est sûr, tu rejoins le dangereux lobby LGBTQIAA+ le temps d’une marche ? Petit problème : c’est ta première Pride ? Tu appréhendes ? Tu ne sais pas quelle attitude adopter ? Tu viens de sortir du placard (ou tu voudrais y rester) ? Tu as peur de tenir des propos blessants ou inappropriés sans le vouloir ? Tu ne connais pas l’histoire de la Pride ? Ou tu as juste besoin de conseils pratiques pour marcher en toute sérénité ? Pas de soucis, Mauvais Genre(s) est là ! Que tu nous rejoignes à celle de Paris ou que tu marches ailleurs dans le monde, voici un petit topo sur notre belle Marche des Fiertés, nous espérons qu’il répondra à tes questions !

Mais qu’est-ce que la Pride ?

Evidemment, le premier conseil que nous pouvons te donner c’est de te renseigner sur l’histoire de la Pride, et bien sûr nous allons t’expliquer (dans les grandes lignes) d’où elle vient.

Tout a commencé il y a tout juste 50 ans, avec les émeutes de Stonewall, à New York, dans la nuit du 28 juin 1969. A l’époque, le contexte est très mauvais pour la communauté LGBTQIAA+, et les lois ne jouent pas en notre faveur. Les seuls endroits où les personnes queer peuvent se retrouver sont des bars tenus par la mafia, et parmi eux, le Stonewall Inn. Cette nuit de 28 juin 1969, la police effectue une nouvelle descente très violente dans ce bar. C’est le climax d’un contexte social très dur, de surveillance, de harcèlement moral, de répressions morales policières qui explose le 28 juin dans la nuit. Cela donne lieu à des affrontements entre les forces de l’ordre et la foule, au premier rang desquels les personnes les plus marginalisées de la communauté, à savoir les personnes trans racisée, le lesbiennes butch, et les femme gays. Un an plus tard, pour commémorer ces émeutes, la première Pride a lieu. Voilà, tu connais l’histoire de la Marche!

Sylvia Rivera, à gauche, et Marsha P. Johnson lors d’une manifestation pour les droits LGBT à New York en 1973. (Diana Davies/Manuscripts and Archives Division, The New York Public Library )

Et pourquoi on continue d’organiser des Pride alors ?

Tout simplement parce que encore aujourd’hui nous devons lutter pour nos droits ! Et aujourd’hui, comme le montrent les agressions subies par des personnes transgenres, homo, les camps en Tchétchénie et d’autres horreurs… cette lutte est plus que nécessaire ! Et cela nous donne une visibilité dont nous avons malheureusement besoin, en effet, nous sommes encore trop peu pris en compte, et les clichés que nous subissons ont la peau dure! Enfin, c’est une occasion parfaite pour rencontrer des gens, en retrouver, s’affirmer, et partager.

Le problème de « Gay Pride », ou le point vocabulaire :

Alors. La Pride, ce n’est pas un événement uniquement réservé à la population désignée comme gay, cad les hommes hétérosexuels, il y a les asexuel-le-s, les lesbiennes, les pansexuel-le-s, les bisexuel-le-s, les personnes non-binaires, les personnes transgenres, les personnes intersexes et tant d’autres… Alors on fait en sorte de rester inclusif-ve-s, s’il vous plaît ! En plus non seulement ça fait plaisir de prendre tout le monde en compte, mais dire « Pride » c’est moins long que de dire « Gay Pride », alors chacun y trouve son compte !

Les Conseils pratiques pour une belle Pride

Maintenant que tu en sais un peu plus sur la Pride et son contexte, tout d’abord sache qu’il n’y a aucune obligation de venir marcher. Ne pas venir à la Pride, quelle qu’en soit la raison, ne rend pas ton identité queer illégitime. Tu n’es pas une mauvaise personne LGBTQIAA+ et tu es libre de décider que la pride ne représente pas tes principes, ne représente pas tes idéaux, ou tout simplement qu’elle n’est pas faite pour toi ou encore que tu voudrais y aller mais que pour diverses raisons ce n’est pas possible. Il n’y a rien d’obligatoire, et quoi que peuvent en dire les autres, tu restes toi.

Passons maintenant aux règles de savoir vivre à la pride :

  • Ne commente pas la tenue des autres (oui même si c’est “court” ou si c’est “moche”, rappelle-toi, la beauté c’est subjectif et le slutshaming ne te mènera à rien)
  • N’utilise pas certains mots problématiques si tu n’es pas de la minorité concernée (comme pute, pédé, gouine, enculé, travelo, transexuel, autiste, handicapé -ces deux derniers ne devraient même pas être des insultes-)
  • Ne pas juger le genre d’une personne et donc son pronom au physique selon ta propre opinion
  • Ne pas juger de la légitimité d’une personne dans la Pride selon son expression de genre (elle peut avoir “l’air” hétéro cisgenre et pourtant… on te rappelle que ton identité de genre ou ton orientation sexuelle n’est pas écrit sur ton front).
  • Si tu n’es pas sûr.e de ses pronoms, donne les tiens et/ou demande ceux de la personne avec qui tu discutes (se présenter en disant “Salut je suis x et mes pronoms sont y” c’est un bon moyen d’éviter les malaises et inciter l’autre personne en face à en faire autant).
  • Tu es dans un espace intercommunautaire, au croisement de plusieurs luttes, pense à tes privilèges.
  • C’est un moment de célébration et de fête, mais fait attention aux contacts physiques avec les gens. Certaines personnes ont des blocages physiques importants. Surtout n’oublie pas le consentement dans toutes les situations.
  • Si tu prends des photos de groupes : demande si tout le monde est ok de voir la photo sur les réseaux. Certaines personnes ne sont pas out, et des fois il en va de leur sécurité de ne pas être reconnue dans une telle manifestation.
  • Idem si tu prends des photos de la foule, et donc des photos de gens que tu ne connais pas, fait attention à flouter les visages.

D’un point de vue pratique :

  • Fait attention aux restrictions alimentaires des autres si tu proposes à manger à d’autres personnes (qu’elles soient liées à leur religion, à leur régime alimentaire, à leurs allergies etc)
  • Si tu proposes de l’alcool et qu’on refuse, n’insiste pas
  • Si tu as des difficultés à te déplacer, n’hésite pas à nous demander des conseils et de l’aide sur la meilleure façon de nous rejoindre, tout le monde à le droit de venir à la Pride, on sera prêt à t’aider.
  • Amène de l’eau, un chapeau, de la crème solaire, des bonnes chaussures et des protections. Il va faire VRAIMENT chaud et tu ne seras pas à l’ombre.
  • Tu n’es pas obligé.e de faire la marche du début à la fin. Viens et pars quand tu veux où tu veux.

Pour les allié.e.s :

Comment savoir que tu es un.e allié.e ? C’est un terme qui désigne une personne qui ne vit pas une identité minoritaire mais qui décide de s’éduquer, de soutenir et de s’impliquer dans la lutte pour les droits et la reconnaissance de cette minorité. Ainsi une personne d’une minorité, par exemple une lesbienne transgenre blanche, peut avoir des allié.e.s et être elle-même une alliée d’autres minorités qui ne font pas parties de son identité, comme par exemple les personnes LGBTQIAA+ racisées.

Il faut savoir que la place des personnes Hétérosexuelles cisgenres dans la Pride est débattue. Chez Mauvais Genre(s) on pense que vous avez le droit de venir d’être là, de venir avec nous mais cela implique aussi d’être conscient.e de plusieurs choses. Les conseils et recommandations qu’on a listé plus haut sont aussi pour toi. Tu as le droit d’être à la Pride, mais tu dois te souvenir que ce n’est pas pour ton identité. C’est un espace festif mais c’est avant tout un espace de revendication politique et de visibilité des minorités concernées et que, comme on l’a dit, tu es un allié.e donc ta place n’est pas sur le devant de la scène mais avec nous, en soutien. 

Ecoute les gens autour de toi, les expériences qu’iel.le.s peuvent partager, ne ramène pas les choses à toi et évite de poser des questions indiscrètes que tu ne poserais jamais à une personne hétéro cisgenre (du type “mais tu as quoi entre les jambes ?” “alors qui fait la femme dans le couple ?” etc). En étant respectueux.se, à l’écoute, tu apprendras beaucoup et tu seras un vrai soutien. En somme si tu évites d’apporter un panneau « Hétéro Pride » ou « Combattons la Cisphobie » alors tout devrait bien se passer pour toi ♥

Et enfin…

Quand je décris la Pride, j’aime dire que c’est une nébuleuse d’émotions pleine d’amour ! Oui c’est fatigant, oui il fait chaud, mais je te jure que ça vaut le coup, rien que pour ça, c’est à faire au moins une fois dans sa vie ! Tu en ressortiras peut-être chamboulé(e) et/ou regonflé(e) à bloc ! Toute expérience est bonne à prendre, et je suis convaincue que toi qui lis cet article, tu mérites d’être aimé(e). La Pride, elle sert aussi à célébrer l’amour et tout être y a sa place !

Tu peux nous rejoindre à partir de 12h aux jardins des Grands Explorateurs (stations Luxembourg et Port-Royal accessibles aux PSH). Amène ta tambouille, tes panneaux, paillettes biodégradables et on ira ensuite tous ensemble vers 14h rejoindre la cortège de la Marche de Fiertés ! (L’event Facebook est par là)

Bonne Marche des Fiertés ! ♥

Lison et Steph

Interview pour la semaine de l’aromantisme

Cette interview a été réalisée en février 2019 à l’occasion de la semaine de visibilité aromantique du 18 au 23 février. Les noms sont les pseudos portés par les personnes interviewées sur la plateforme de discussion discord.

Bonjour à tous.tes !

Vous êtes peut-être tombé dessus, mais depuis quelques jours sont postés sur internet un ensemble de contenus traitant de l’aromantisme. Photos, interview, sondages, témoignages, manifestes, revendications et tracts…
La Saint-Valentin est passée et nous sommes en effet rentrés dans la semaine de la visibilité aromantique !

Aromantisme ? Kézako ?

L’aromantisme est le fait de ne pas ressentir d’attirance romantique. C’est un spectre, tout comme l’asexualité, regroupant des personnes ne ressentant pas, ou peu, d’attirance romantique.

Pourquoi ce sujet ? Parce que j’ai découvert l’aromantisme en m’inscrivant sur un discorde centré autour de l’asexualité et de l’aromantisme. Les gens que j’y ai rencontré étaient formidables, et m’ont mené à me questionner sur des concepts qui semblent ancrés (à coups de tenons et de béton) dans notre société.
Pourquoi avons-nous un culte du couple dans notre société ? Pourquoi mettons-nous en avant nos relations romantiques par rapport à nos relations platoniques, fraternelles ou amicales, aussi fusionnelles soient-elles ? Pourquoi voyons-nous l’amour romantique comme l’amour par défaut ? La réalité ne serait-elle pas plus compliquée que ce modèle binaire –couple ou célibataire, qui définit souvent notre place dans la société ?

Il est donc temps de secouer tout cela et de remettre ces certitudes en question.

En l’honneur de la semaine de l’Aromantisme, mettons les projecteurs sur ces cher.ère.s Aro (Aromantiques) et tendons leur notre micro !

Crédit photo : Association Arobase
  1. Quelques mots pour vous présenter et parler de votre place sur le spectre de l’aromantisme ?

Green Aro : Je suis un étudiant d’une vingtaine d’année vivant à Paris. Je suis aromantique, c’est à dire que je ne ressens pas d’attirance romantique, à aucun moment et d’aucune manière. C’est un concept qui m’est d’ailleurs paradoxalement assez étranger.

Violette : Je suis une jeune fille cis de 23 ans, et de toute ma vie je n’ai jamais été profondément attirée romantiquement par une personne. J’ai toujours eu du mal à comprendre les réactions des autres personnes par rapport à leurs relations romantiques (amour à sens unique, ou interdit par exemple) dans la mesure où je choisissais mes « intérêts romantiques » pendant toute mon adolescence. Une seule relation avec un de mes « intérêts choisis » se démarque des autres, dans la mesure où je pense avoir ressenti avec cette personne de l’attirance romantique durant un cours laps de temps.

Dans cette mesure, je ne suis pas sure de si je ne ressens de l’attirance romantique que très rarement et de manière peu intense (grey-aromantisme) ou si je n’en ressens pas du tout (aromantisme). Je préfère me définir comme aromantique ou arospec (NdlR : Aro-spectrum) sans préciser la nuance.   

Enzo : J’ai 27 ans, j’habite dans la banlieue parisienne, je suis étudiant en master de sociologie, je suis cisgenre, je me définis comme asexuel (NdlR : qui ne ressent pas d’attirance sexuelle) et grey-héteroromantique.

Je me considère comme grey-aromantique, ce qui signifie que je désire vivre avec une personne l’expérience d’une relation qui serait intense émotionnellement ; pour autant le sentiment romantique pourrait sans problème ne pas faire partie des-dites émotions échangées entre moi et mon hypothétique partenaire/ significant other/etc. La tendresse, la complicité et le plaisir ressenti durant les moments passés ensemble sont pour moi infiniment plus important que « l’amour » romantique au sens traditionnel du terme (= tel qu’il est présenté et mis en valeur par la culture amatonormative [NdA – culture privilégiant les relations romantiques monogame en les établissant comme étant hiérarchiquement supérieures, partant du principe qu’il s’agit d’un objectif universel nécessaire à l’épanouissement] occidentale tout du moins). Par ailleurs, les normes sociales souvent associées au couple hétéroromantique – exclusivité, démonstration d’affection sexualisée en public, insistance sur les rôles genrés des partenaires…- m’ennuient profondément. Ainsi, pour résumer, la solitude ne me satisfait pas du tout, pour autant je serais bien plus à l’aise dans une relation queerplatonique que dans une relation de couple ordinaire [NdA – relation platonique, non romantique, très intime avec un engagement émotionnel qui ne pas dans le modèle du couple sexuel et/ou romantique].

La tendresse, la complicité et le plaisir ressenti durant les moments passés ensemble sont pour moi infiniment plus important que « l’amour » romantique au sens traditionnel du terme .

Eleuterre : Je suis Eleuterre, individu de type non-binaire, révélé.e asexuel.le et aromantique il y a peu. J’adore écrire, faire de la musique, rencontrer de nouvelles personnes, être dans la nature, vivre, courir, chanter, danser, respirer ! Théoriquement, je suis étudiant.e, authentiquement, je n’en ai que le statut. Je suis aussi en service civique dans un café associatif qui est source d’initiatives sociales, culturelles et citoyennes, et ça, c’est génial!

Je ne ressens pas d’attirance pour la romance. Je peux rencontrer des personnes et les apprécier énormément, les aimer simplement. Mais de là, à avoir au fond de moi, cette envie de construire une relation romantique, de quémander des câlins ou des tendresses, de se mettre en couple et d’éprouver le besoin de l’autre, l’envie rugissante de la.e voir et de passer du temps avec el.lui, l’exigence de la.e rendre heureux.se, d’octroyer une place centrale à la personne ou à la relation, etc, autrement que par mimétisme…je n’y suis pas, je ne connais pas cela. Je sais aimer les personnes qui m’entourent. Mais, aimer, ce n’est pas forcément être en couple, ce n’est pas non plus forcément faire l’expérience de ce que décrit la société quand elle parle des relations entre deux individus ; et ce n’est pas non plus forcément désirer approfondir ce souffle de vie.

Oui voilà, pour moi, l’amour c’est un souffle de vie. Et le romantisme, c’est une construction dans laquelle les souffles de vie se répètent, s’agencent de façon à pouvoir trouver une ritournelle harmonie. Je n’ai pas cette faculté ni ce besoin de voir se répéter les effluves des instants.

  • Qu’est-ce qui vous a mené à vous identifier comme aromantiques ?

Green Aro : Unx amix (qui par la suite est devenue mae courgette [NdA –  surnom affectueux donné dans le cadre d’une relation queerplatonique à ses participant·e·s.], donc avec qui j’ai eu une relation queerplatonique, qui sort des normes de relation), m’en a parlé et j’ai par la suite fait des recherches. Je n’ai trouvé que peu de ressources francophones mais le blog « La vie en queer » m’a permis de trouver toutes les réponses que je cherchais, ça a été comme une révélation :green_heart:

Violette : J’ai découvert le terme aromantique 5 ans environ avant de m’y identifier. J’avais du mal à utiliser ce terme pour moi-même car j’avais une image de l’aromantisme emplie de clichés : des personnes étranges incapables d’aimer. J’avais l’impression que si j’utilisais le terme « aromantique » pour me décrire, je renonçais à mon bonheur.

En discutant avec une personne aromantique par hasard, j’ai réalisé que ce n’était pas du tout le cas, et que mon problème n’était pas ce que je ressentais, ce que j’étais, mais bien l’idée ancrée dans la société qui stipule qu’une relation romantique est nécessaire au bonheur. Et aussi que les personnes aromantiques ne sont pas une sorte d’extraterrestres.

Le fait de m’identifier comme aromantique a été libérateur. Je n’ai plus l’impression d’être « anormale » ou de devoir attendre « la bonne personne ». J’ai beaucoup appris au contact d’autres membres de la communauté, et je suis soulagée de l’avoir trouvée en étant encore relativement jeune.   

J’avais l’impression que si j’utilisais le terme « aromantique » pour me décrire, je renonçais à mon bonheur. En discutant avec une personne aromantique par hasard, j’ai réalisé que ce n’était pas du tout le cas .

Enzo : Je m’identifie comme étant sur le spectre aromantique depuis récemment. Jusqu’ici j’étais opposé à cette idée car je souffrais de ne pas être avec quelqu’un. Cependant sur le discord j’ai appris qu’on pouvait être très proche de quelqu’un, d’une façon qui ne corresponde pas vraiment à de l’amitié, sans pour autant que ce soit un couple romantique. J’ai grandi sans une société où l’amatonormativité prédomine, où le couple c’est l’achievement relationnel suprême; aussi je ne le savais pas. Depuis que je connais le concept de relation queer platonique j’y ai réflechi, j’ai discuté IRL (NdlR : In Real Life, c-a-d hors des conversation réunies par les réseaux sociaux et donc de vive-voix, en face à face) avec des membres du discord. Puis j’ai réalisé, en analysant précisément ce que je voulais d’une relation avec qqune – être accepté comme je suis, être très complices avec l’autre, pouvoir s’ouvrir mutuellement son cœur, faire des choses banales ensemble, se faire des câlins et des bisous et se tenir la main, voire un peu de sensualité, mais surtout pas de prise de tête – que la relation queerplatonique correspondait mieux à cette définition que le couple romantique, et j’en ai déduis que je me fichais en vérité complètement de l’amour romantique. Je suis heureux pour ceux.lles qui le ressentent (si c’est vrai) mais ce n’est pas vraiment cela dont j’ai besoin.

Eleuterre : Ma différence. Quand je me suis séparé.e de mon copain, j’avais réellement du mal à saisir pourquoi le fait que nous ne soyons plus officiellement en couple serait un frein à notre amour. J’ai compris que j’étais aromantique en comprenant que lui, était romantique. Quelque part, il avait besoin de construire une relation privilégiée et romantique avec quelqu’un.e. Pour moi, ça ne m’empêchait pas de l’aimer. Et d’ailleurs, l’aimer ne m’empêchait pas d’aimer d’autres personnes. J’ai à ce moment-là saisi toute la disparité qui était entre nous par rapport à la considération de notre relation. Nous ne nous aimions pas de la même manière.

Maintenant, je sens bien que ma façon d’aimer mes proches, mes rencontres continues ou ponctuelles, est différente de celle qui est banalisée. Je n’ai pas de mal à prendre les personnes que j’aime dans mes bras et à les serrer au plus près de mon cœur. C’est ma manière de leur dire qu’iels sont importants, et que je les aime. Et c’est aussi détaché de tout sous-entendu, et de toute attente. C’est après coup, que je réalise parfois à quel point mon comportement pourrait être interprété autrement par des spectateurs extérieurs, ou par la personne qui reçoit mes effusions. Et puis, il y a aussi le fait que je ne ressente pas de manque, pas de besoin de voir l’autre, pas d’envie de construire quelque chose, pas de relation comme plus importante ; et aussi une quasi-répulsion à être dans une situation catégorisée comme romantique. Le « presque rejet » de ces contextes n’est vrai que si les ambitions de la personne avec qui je suis sont autres que partager des instants, et laisser être spontanément les effluves des moments. Je n’avais aucune envie d’aller au restaurant avec mon copain quand il me le proposait. Je grimaçais même, lui me disait qu’il aimait ça, parfois.

Ma capacité d’aimer est linéaire. Je n’aime pas plus et pas moins certains individus. J’aime simplement différemment les multiples souffles de vie que je croise sur mon chemin. Mais je les aime sans romance, je les aime sans sexe, je les aime, simplement, je les aime. Je me suis identifié.e individu aromantique en découvrant que le romantisme, ce n’était pas l’amour.

Ma capacité d’aimer est linéaire. Je n’aime pas plus et pas moins certains individus. J’aime simplement différemment les multiples souffles de vie que je croise sur mon chemin.

  • Rencontrez-vous des discriminations, de la haine ou des comportements correctifs en tant qu’aromantiques ? Sous quelle forme ?

Green Aro : Cela peut prendre tellement de formes je ne sais même pas par où commencer… Principalement le gatekeeping dans la communauté LGBTQIAP+ [NdA – rejet d’une partie de la communauté LGBTQI+ considèrant que telle ou telle minorité ne fait pas partie de la communauté, en l’occurrence les asexuels et aromantiques, considérés comme n’affrontant pas les mêmes problématiques et n’étant pas légitimes], le système amatonormatif (où la romance est martelée comme étant la source unique et véritable du bonheur), la liste me semble si longue…

Violette : Seules peu de personnes dans mon entourage savent que je suis aromantique, ce qui me protège en partie. Je suis cependant beaucoup soumise à la pression, par mon entourage et mes amis, à me mettre en couple. Comme dit précédemment, j’ai longtemps cru que ma vie serait fatalement malheureuse si je ne pouvais ressentir d’attirance romantique. 

Un psychologue m’a expliqué qu’avoir un compagnon était nécessaire pour que ma vie future soit heureuse lors d’un exercice de projection dans le futur (cette personne était au courant de mon aromantisme), et je suis souvent confrontée à l’idée que je ne ressent aucun sentiment ou que « c’est impossible » ou que « c’est une phase » lorsque je parle d’aromantisme avec les quelques proches auprès de qui je suis out.    

Enzo : Non, jamais. En même temps très peu de gens sont au courant que je suis ace [NdA – asexuel] et personne en dehors du discord n’a la moindre idée que je suis sur le spectre aro.

Eleuterre : Non, je n’en rencontre pas. En vérité, je n’en ai encore parlé à personne, j’ai tendance à me revendiquer par des actes plutôt que par des mots. Et je relativise beaucoup ce que je vis et vois au quotidien dans la société. Je ne suis pas blessé.e ni atteint.e par la désunion entre la manière commune et partagée de vivre, et la façon propre et décalée que j’ai d’expérimenter les secondes.

  • Que répondriez-vous aux personnes qui mettent les relations romantiques au premier plan ?

Green Aro : Que c’est chiant et blessant franchement. Que ce soit des personnes malveillantes ou des amis nous abandonnant au profit de relations romantiques ça n’a aucun intérêt de le faire et peut aller jusqu’à mener des personnes au suicide… C’est très grave, vraiment.

Violette : Chaque personne est libre de hiérarchiser ses relations comme elle le désire. Il est cependant important de rappeler que l’amour romantique n’est pas ce qui fait de nous des humains, et qu’il est possible de vivre sans relation romantique.

Aussi, l’idée qu’une personne rencontrée quelques mois auparavant prenne plus de place dans la vie de quelqu’un que ses amis d’enfances ou sa famille me parait, en tant qu’aromantique, bien absurde.  

Enzo : Je leur répondrais que si elles vivent ou désirent vivre des relations romantiques c’est très bien pour eux.lles et il n’est pas question de remettre en cause leur ressenti et leur façon de vivre leur vie de manière plaisante. Toutefois il faut accepter que tou.te.s ne voient pas les choses de la même façon, certainEs ne sont pas intéressées par ce type de relation, voir en sont dégoûtées ; il faut le respecter. Cela prouve qu’il n’y a pas objectivement de hiérarchie de valeur des relations, même si les aros sont en minorité statistique. Tout comme le fait que la pizza soit un plat plus populaire et consommé par bien plus de monde que les lasagnes ne la rend pas objectivement meilleure.

Bien avant de me voir comme aro j’étais déjà contre cette hiérarchie. J’ai longtemps considéré que l’amour romantique (le vrai, pas celui que croient ressentir la plupart des gens et qui n’est que l’effet d’un mélange d’attraction esthétique et d’hormones sexuelles) était une forme d’amitié profonde développant certains points particuliers, comme certains types de contact physique. Je sais aujourd’hui que c’est plus complexe que ça et qu’il n’est pas correct de catégoriser les relations en fonction des attitudes et comportements des partenaires. Ce n’est pas parce que deux personnes – ou plus – n’ont pas de rapport sexuel qu’elles ne sont pas amoureuses l’une de l’autre, ce n’est pas parce que deux autres aiment se tenir par la main qu’elles sont forcément en couple romantique… Etc. ChacunE peut déterminer ce qui lui convient le mieux, et le cas échéant, dans quel type de relation iel est engagé.e.  Et surtout, non, la romance n’est pas l’accomplissement social ultime du bonheur.

Eleuterre : Qu’il n’y a aucun souci pour cela ! Mais ce n’est pas universel et tout le monde ne vit pas dans ce même paradigme de hiérarchisation émotionnelle. Il y a certes un grand nombre de personnes qui font comme vous, mais n’oubliez pas les électrons qui s’écartent de la moyenne sans pour autant être malheureux.es.

  • Avez-vous des médias/livres/séries/films à nous conseiller qui mettent en scène de bonnes représentations aromantiques ?

Green Aro : Pas tellement malheureusement, en médias il y a le blog « la vie en queer » dont je parlais précédemment. Sur Twitter aussi Claudie Arsenault qui entretient une base de données de personnages aros (parfois aces) dans des romans. Sinon Péridot dans Steven universe que je considère comme aromantique car je me reconnais énormément en elle sur des points très spécifiques à mon identité romantique :blush:

Violette : Malheureusement non. Les représentations aromantiques sont très peu présentes, et nous devons bien souvent réaliser nos propres représentions par le biais de fanfictions, Headcannons ou histoires amateures. 

Enzo : Malheureusement à part le fameux Aromantic Love Story que je n’ai pas lu, je ne connais rien sur ce sujet.

Eleuterre : Nop, sorry.

  • Enfin, quel message souhaiteriez-vous faire passer ?

Green Aro : Il est temps pour nous de développer notre communauté et de lui donner des revendications à la fois politiques, et dans le respect et la visibilité de nos identités. Supportez les aros, ne serait-ce que verbalement autour de vous ou en partageant des ressources de bonne qualité.

Violette : L’aromantisme existe, et nous ne sommes pas incapables de tout sentiment pour la simple raison que nous ne ressentons pas d’attirance romantique. Aussi, nous pouvons intrinsèquement être heureux·ses, et souhaiterions que la société arrête de nous dire que nous ne le pouvons pas, ou qu’il nous manque quelque chose. 

Enzo : Je crois que j’ai dit l’essentiel en 4-. Je terminerai par une chose : les gens doivent comprendre que, tant qu’iels ne nuisent pas à autrui (ou à l’environnement, mais ça tout le monde s’en fiche un peu…) personne n’a le droit de leur dicter comment mener leur existence. On ne vient pas au monde pour mener une vie formatée « Etudes, travail, amour, épouXse, enfants, chien » etc. Trouvez votre chemin, les gens. C’est pareil pour les relations ; asexuels ou aromantiques vous n’êtes pas malades et vous n’avez absolument pas moins de valeur que les zedsexuels/romantiques [NdlR : zedsexuel celleux qui ne sont pas sur le spectre asexuel]. Vous êtes 100% valides, et je vous souhaite d’être heureux car c’est la seule chose qui compte vraiment.

Eleuterre : Je voudrais te dire que, peu importe qui tu es et où tu te trouves sur le spectre de l’aromantisme (ou du romantisme d’ailleurs) : tu es légitime à ressentir et vivre les choses comme tu les ressens. Même si on ne te comprend pas, même si on tente de te faire rentrer dans un carcan figé parce qu’on croit être certain qu’il est confortable, même si tu aimes autrement la vie : tu es légitime. Ne te brime pas, ne t’empêche pas d’être qui tu es, ne t’empêche pas même d’aimer. Tu as le droit d’aimer autrement, de ne pas être le mimétique reflet de la société et de ses codes à aimer. Les relations peuvent ne pas être parfaitement symétriques. Mais qui dit asymétrie ne dit pas forcément déséquilibre.

Ne te brime pas, ne t’empêche pas d’être qui tu es, ne t’empêche pas même d’aimer. Tu as le droit d’aimer autrement, de ne pas être le mimétique reflet de la société et de ses codes à aimer.

Pour finir cet article, qui avait avant tout pour but de participer à la visibilité de l’aromantisme et de ses revendications, voilà quelques chiffres et quelques ressources !
Selon le sondage fait sur la communauté aromatique francophone en 2018, 85% sont asexuels, et parmi les zedsexuels, 47% sont bisexuels, 7% homosexuels et 11% hétérosexuels. 31% n’ont pas une identité de genre masculine ou féminine.
Enfin, 80% des aromantiques estiment faire partie de la communauté LGBTQI+.

Le drapeau de la communauté aromantique

Pour approfondir le sujet :

Témoignage sur l’aromantisme de « La vie en queer » : https://lavieenqueer.wordpress.com/2018/10/17/pourquoi-jaime-etre-aromantique/

Le site de l’association Arobase, http://aromantisme.org/ [les définitions sont reprises de leurs flyer]

Le sondage sur la communauté aromantique francophone : file:///C:/Users/Emilie/AppData/Local/Packages/Microsoft.MicrosoftEdge_8wekyb3d8bbwe/TempState/Downloads/Sondage_sur_la_communaute_aromantique_-_Final%20(1).pdf

Une vidéo-témoignage en anglais sur une aromantique : https://www.youtube.com/watch?v=1JCt-JeR8tQ&

Enfin, une vidéo en français sur les discriminations et idées préconçues touchant les aromantiques et les asexuels : https://www.youtube.com/watch?v=6Sr4UvElphI

-Emilie

La pénétration : une option ?

La pénétration peut ne pas être l’acmé d’un rapport sexuel [et heureusement] 

Gustav Klimt, Deux nues, 1905-1906, crayon sur papier, 35 x 54,5 cm, collection privée
source : Artnet

La pénétration. Le mythe de la pénétration. L’acte procréateur et potentiellement à l’origine de plaisir dans une relation hétérosexuelle. On parle bien ici de LA pénétration d’un pénis dans un vagin et non de «préliminaires» qui sont censés précéder, préparer cette pénétration.

Bon. On va pas se mentir, la réalité est un peu plus compliquée que cela et la mienne un peu plus queer.

Pour ma part je n’ai que très rarement joui [mais joui, joui quoi] d’une pénétration lors d’une relation hétérosexuelle …

Et oui mon Père, j’ai simulé.
source : Tenor

De ce constat a découlé des pensées de plusieurs ordres. [Je m’y prends mal. Telle ou telle position ne me convient pas. Je suis «clitoridienne».] J’ai remis en cause mon désir : « Si tu ne jouis pas à ce moment-là, c’est que tu n’es pas épanouie dans une relation hétérosexuelle ». La façon dont je percevais ma sexualité avait de pestilentiels relents freudiens : une immature et folâtre jouissance clitoridienne. Comme la société nous le suggère, je me suis aussi mise à rejeter l’entière responsabilité de ma jouissance, ou plutôt de son absence partielle, sur mes partenaires masculins en oubliant complètement le plaisir que je prenais durant ces fameux « préliminaires ».

Je me suis interrogée : je jouis OK. Mais pas « au bon moment ». Non mais franchement, est-ce qu’il y a un « bon moment » ? Tu as un orgasme c’est tout. Y’A PAS DE MAL A SE FAIRE DU BIEN. Pourquoi parler de « préliminaires » dans une relation sexuelle qui ne vise pas à la procréation et alors que tu ne prends pas ton pied lors de la pénétration ? Cette hiérarchie des pratiques sexuelles est-elle pertinente ? Bref, pourquoi je me demande encore parfois si «sucer/lécher c’est tromper» ?

Et puis un jour j’ai fait l’amour. J’ai joui. Lui aussi. Mais il n’y a pas eu de pénétration. On ne s’est sentis ni l’un ni l’autre obligés de sortir notre capote [à part pour une petite féfé bien sûr]. On n’a pas trouvé qu’il manquait quelque chose ou qu’on avait « pas fini ».

Première LIBÉRATION.

Oui la pénétration est une option. Et si quelque chose m’a appris cela, ce sont mes relations sexuelles avec des femmes. [Aaaahhhh un peu de queer là-dedans !]

Freudiens, s’abstenir. Car c’est bien le fait de placer la pénétration en pratique souveraine qui fait passer celles qui n’en ont pas envie ou celles qui y prennent peu de plaisir pour des « clitoridiennes », des femmes de seconde classe, immatures et qui pourraient jouir [qu’?] avec une femme mais qu’on baiserait bien quand même « pour leur montrer un peu » !

Bravo champions.
source : Tenor

C’est cela qui à mon sens est en partie responsable de l’hypersexualisation des rapports lesbiens.

Moi-même, j’ai hypersexualisé les lesbiennes, je me suis mise en scène avec des femmes dans mes fantasmes comme un réal de pornos lesbiens pour hétéros et cela me pose toujours question. Mais au début de ma vie sexuelle avec des femmes [pas celles de mes fantasmes …] m’est venue l’idée pas si évidente que ça que tout est possible, mais que rien n’est une obligation. Et cette idée était pour moi nouvelle et formidablement inspirante !

Deuxième LIBÉRATION.

C’est à ce moment-là que m’est apparue l’égale importance des pratiques sexuelles dans leur diversité. Je sais que j’en préfère certaines à d’autres et que des caresses me procurent parfois [voire souvent] plus de plaisir qu’une pénétration ou qu’un cunni. Pour moi la logique d’étapes, la gradation des pratiques n’a plus vraiment de sens, même si je concède que la pénétration a pu parfois être le point de fusion [et non d’orgasme] avec mes partenaires, peu importe leur genre. Ne plus voir la pénétration comme un objectif et surtout [par pitiééé] comme la fin d’une relation sexuelle, m’a permis de partir à la recherche du plaisir de l’autre et pour cela de découvrir son corps beaucoup plus intensément qu’en se ruant sur son sexe.

Il m’est arrivé de parler de cela avec des amis gays. Certains ont du mal à concevoir [voire ne conçoivent pas du tout] leur sexualité sans sodomie et d’autres considèrent cela comme une option ou ne la pratiquent pas [NON ce ne sont pas des gays refoulés qui font des bisous à leur copains en soirée comme ça, pour essayer]. Pour cela, je vous laisse aller lire, toujours avec esprit critique bien sûr, cet article de Têtu.

J’espère que vous avez pris plaisir à me lire et je vous dis à tout bientôt sur Mauvais Genre(s) !

Tante Pétu, qui vous veut du bien.


LGBookT+ (1) – Lectures LGBTQI+

Ce mardi 26 février a eu lieu le premier événement du Pôle Ecoute ! Il s’agissait de notre premier LGBookT+, un atelier consistant à vous faire partager vos lectures sur les thèmes queer et féministes ! Ce fût très intéressant car cela nous a permis d’amener des sujets par l’intermédiaire de ces livres, et de faire partager des anecdotes, de confronter différents points de vue calmement et dans la bonne humeur générale !

Les livres sont listés dans leur ordre de présentation le jour de l’atelier.

Pénélope Bagieu, Culottées 2, éditions Gallimard BD, 2017 (prix neuf 20,50 euro)

Le premier livre est une BD, Culottées (Tome 2 –parce que pourquoi pas commencer par la fin ? ) de Pénélope Bagieu, composée de plusieurs histoires sur des personnages féminins : des athlètes, des journalistes, des militantes, mais aussi des femmes qui se battent pour un quotidien paisible… des femmes très différentes avec chacune leur histoire. Nous avons été amenés à nous questionner sur le rôle des femmes au quotidien : une femme a-t-elle besoin d’être extraordinaire, de sortir du lot ? Y a-t-il une attitude à adopter quand on est une femme ?

Vous pouvez lire gratuitement tous les strips de la BD sur le site du Monde en cliquant sur ce lien.

Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray, collections Folio Bilingue, éditions Gallimard, 2000 (prix neuf : 11,40 euro)

Ensuite, nous avons parlé du Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde. Ici, les relations homosexuelles entre le personnage principal et ses connaissances ne sont qu’effleurées et semblent abordées de manière subtile (j’avoue je ne l’ai pas encore lu alors je fais comme si je savais de quoi je parle, vous n’avez rien vu, rien entendu). Il nous a amené à parler de la triste fin de vie de l’auteur, du scandale de sa relation avec un membre de la noblesse et des craintes de certains de se lancer dans la lecture en anglais (il paraît que ça vaut le coup, foncez !).

On vous recommande de choisir une version bilingue pour pouvoir apprécier la finesse et subtilité de la plume d’Oscar.

Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, édition Points, 2015 (prix neuf : 6,90 euro)

On a ensuite évoqué le roman En finir avec Eddy Bellegueule de l’auteur gay Edouard Louis. Dans une écriture cash il raconte sa jeunesse dans son petit village du nord de la France et sa difficulté de s’intégrer dans un environnement et une génération peu queer friendly. Fatigué, il décide de partir pour pour Amiens où il s’insère dans une autre classe sociale avec d’autre codes qui lui permette de découvrir son identité et de s’exprimer, mais aussi d’être confronté à de nouveaux problèmes.

On a pu évoquer ensemble la difficulté et le mal-être que ça peut provoquer quand on est une personne queer isolée, le sentiment de ne pas être à sa place et d’être une anomalie… jusqu’à ce qu’on rencontre d’autres gens qui finalement nous ressemble et/ou sont bienveillants avec notre identité.

Chloé Cruchaudet, Mauvais Genre, édition Delcourt, réédition augmentée 2018, (prix neuf : 22,95 euro)

Mauvais Genre de Chloé Cruchaudet est une BD. Il s’agit de l’histoire de Paul, qui après avoir déserté doit se travestir pour vivre dans le Paris de la Première Guerre Mondiale. Vivant parmi les femmes et comme elles, Paul prend alors conscience de sa transidentité. Cette BD soulève les questions d’identité de genre, mais n’en fait pas son sujet principal. L’accent est donné à cette période extrêmement dure à vivre du Paris des années 1910, et comment les femmes de l’arrière ont vécu la guerre. Cette oeuvre a reçu le prix du Public Cultura à Angoulême en 2014

Anecdote : c’est cette bande dessinée qui a inspiré le nom de notre club chéri ! ♥

Renée Vivien, Poèmes choisis 1901-1910, éditions points, 2018 (prix neuf 7.90 euro)

Autre découverte : Poèmes choisis 1901-1910 de Renée Vivien. Il s’agit d’un recueil de poèmes, qui nous parle des amours de l’autrice avec d’autres femmes. A ma grande surprise, j’ai appris qu’il existait un milieu lesbien à Paris au début du XXème siècle ! Nous avons donc pu évoquer l’invisibilisation de lutte des femmes queer, et à la banalisation de la lesbophobie et de la transphobie subies par ces personnes.

Pour trouver d’autres autrices, plus particulièrement des poètesses, l’illustratrice Diglee partage très régulièrement ses lectures sur son instagram. Elle a notamment réalisé une série d’illustrations, chacune inspirée d’un poème d’une poétesse dont elle donnait la biographie et les ouvrages principaux avec beaucoup de sensibilité.

Monique Wittig, La Pensée straight, éditions Amsterdam, 2018 (prix neuf : 13 euro)

La Pensée straight de Monique Wittig est un recueil de conférences féministes, lesbiens qui remet en question toute la société patriarcale et hétérocentrée dans laquelle nous vivons. On y parle de la place de la femme et on soulève un point que nous avons creusé tous ensemble : être une femme découle d’une construction sociale. Être une femme, est-ce adopter un comportement attendu par nos contemporains ? Se mettre en couple avec un homme, dépendre d’un homme, être rattachée à lui ? En effet, « les lesbiennes ne sont pas des femmes » (vous avez quatre heures) est une phrase qui a beaucoup été reprise, mais… rarement bien comprise hors de son explication donnée par Monique Wittig

Andrea d’Atri, Du Pain et des Roses, édition Communard.e,s, 2019 (prix neuf : 17 euro)

Le livre suivant a été écrit par Andrea D’Atri, figure majeure du féminisme en Argentine. Du Pain et des Roses aborde les thèmes de l’émancipation des femmes et de la lutte ouvrière, nous amenant à nous questionner sur la convergence des luttes, sur la nécessité d’abolir le capitalisme, étroitement lié au sexisme (je dis tout ça en écrivant depuis mon PC, woui woui).

C’est un livre qui remet les femmes au coeur même des luttes et qui montre bien que quelles que soit les révoltes, les révolutions, elles sont toujours dans les cœurs les plus violents des combats. Andrea d’Atri a donné avec d’autres militantes et militants une conférence passionnante à Paris en février (2019) dernier dont on vous donne la captation. Malheureusement vous ne trouverez pas le livre partout alors on vous passe un lien pour que vous puissiez l’acheter si vous le voulez (shhh ne nous remerciez pas).

John Irving, Le Monde selon Garp, édition Points, 1998 (prix neuf : 8,90 euro)

Le Monde selon Garp, de John Irving relate le parcours d’un homme cis-genre hétéro [le raccourci c’est « cishet », prononcé «cissète», hop, p’tite leçon de vocabulaire au passage, de rien ça me fait plaisir] dont la mère ayant écrit un best-seller sur le sujet est devenue une icône féministe. Garp qui grandit alors dans ce milieu très militant essaie de trouver sa place dans la lutte féministe de sa mère tout en voulant échapper à l’oppression qu’il véhicule par sa simple existence…

Ce livre nous a permis de parler de la place des hommes (privilégiés dans notre société actuelle) au sein de la lutte féministe : comment être un bon allié ? Jusqu’où un homme est-il légitime dans ce combat ?

Marie Duru-Bellat, La Tyrannie du genre, Sciences Po Presses, 2017 (prix neuf : 17 euro)

Nous avons parlé de La tyrannie du genre de Marie Duru-Bellat (tout droit sorti des Presses de Sciences Po, balèze). Cet essai nous parle de l’identité de genre, nous incite à déconstruire les mécanismes de pensée de notre société, à nous rendre compte que nous appliquons souvent ces mécanismes et qu’il est important de se déconstruire !

C’est désormais un classique des essais sur les questions du genre. Marie Duru-Bellat passe au crible ce qui aujourd’hui fait un homme ou une femme au dire des traditions de la société et s’attache à nous démontrer leur vacuité.

Manon Desveaux et Lou Lubie, La Fille dans l’écran, éditions MARAbulles, 2019 (prix neuf : 17,95 euro)

L’avant-dernier livre est La fille dans l’écran, de Lou Lubie et Manon Desveaux.
C’est une BD réalisée à deux mains et les autrices ont exploré les possibilités de la création à plusieurs. Ce n’est pas leur premier essai, Lou Lubie ayant par exemple créé le Forum Dessiné où interagissent des dessinateurs de divers horizon. Elles se rencontrent au départ dans un cadre professionnel sur Internet, l’une vivant en France, l’autre au Canada. On suit leurs échanges jusqu’à ce qu’un lien plus fort ne se tisse entre elles… (avouez, je tease trop bien). Au fil de la lecture, on voit les styles des deux dessinatrices se mélanger, et on suit avec tendresse la relation longue-distance qui se créer entre les deux personnages principaux. D’après son lecteur, la BD est agréable à lire, dans un ton « frais et léger » (je cite).

Censored Magazine, n°00 Un Corps à soi, 2018 (prix neuf : 8,00 euro)

Tous ces livres amènent des questions plus intéressantes les unes que les autres, j’ai trouvé les découvertes bien amenées et pour être honnête, ça me fait une belle liste de futures lectures (hâte de commencer). J’ai adoré, mais mon coup de cœur pour cette séance, c’est le magazine Censored, qui semble très centré sur les images coup de poing, on sent une envie de casser les stéréotypes de genres et les idées toutes faites sur le corps des femmes (dans le n°0) et des hommes (dans le n°1). C’est très coloré, tape-à-l’œil (et quelque-part ce n’est pas plus mal), et les images parlent d’elles-mêmes. On comprend tout de suite les intentions. Il faut le voir pour le comprendre. Censored ce n’est pas seulement des images mais aussi des interviews passionnantes ( Inna Schevchenko, Aïssa Maïga, Océan, ORLAN) et des essais courts mais incisifs qui font réfléchir à la place de chacun et de chacune dans notre société patriarcale.


Censored Magazine, n°01 Command And Control, 2019 (prix neuf : 10 euro)

On vous met leur présentation pour être sûr que vous saisissiez bien l’idée : Censored est un magazine de société féministe et artistique. C’est 130 pages de contenus forts et esthétiques, des couvertures qui interpellent, de gros caractères, et multiples papiers. Trimestriel, le magazine propose un équilibre entre interviews, articles, photographie, reportages, collages. Il cherche à approfondir de grands sujets sociétaux et à explorer les liens entre l’intime et le politique. Censored magazine a été pensé brut, parfois subversif, invitant à la réflexion et à l’émotion à travers un thème par numéro.
Vous retrouverez Censored en cliquant sur ce lien.

Nous avons beaucoup apprécié de pouvoir aborder des thèmes variés en partageant des lectures, j’ai trouvé que cela permettait d’amener des débats naturellement et confronter des points de vue sans briser l’ambiance, de vraiment garder un espace d’échange sécurisé dans lequel tout le monde a paru à l’aise. En espérant vous voir nombreux à notre prochain LGBookT+ !

On vous a mis les prix neufs, mais bien sûr acheter d’occaz c’est une bonne idée, voire les emprunter dans une bibli !

Le prochain rendez-vous LGBookT+ a été fixé le mardi 19 mars de 12h30 à 14h30 en salle Délos pour les étudiant.e.s de l’Ecole du Louvre! En attendant portez-vous bien, lisez et brûlez la société patriarcale et hétéronormative !

Lison