Genres et images de genres en Iran : fluidité et écran de fumée. – 2/2

Législations et droits des personnes trans dans l’Iran contemporain

Si la dynastie Qajar s’achève en 1925, une autre lui succède et perpétue la monarchie iranienne : les souverains Pahlavi. La société iranienne connaît des changements importants sous cette dynastie, majoritairement du fait de l’industrialisation du pays et de l’adoption d’un libéralisme sur le modèle occidental. La tendance à l’occidentalisation est encore plus portée et encouragée par les souverains, qui s’alignent sur le Royaume-Uni puis les États-Unis pendant la Guerre Froide. C’est cette dynastie et ce mouvement d’alliance étroite avec les États-Unis que stoppe la révolution islamique et l’instauration de la République Islamique d’Iran en 1979. Il s’agit du régime politique que connaît toujours le pays aujourd’hui.

Il est notable qu’avant la révolution, la question du droit des personnes transgenres n’ait jamais été discutée politiquement et qu’aucune décision gouvernementale n’ait été prise. Le gouvernement islamique s’est chargé de mettre en place de nombreuses législations concernant les transitions sociales et médicales. 

En 1979, la transidentité est classée par les autorités religieuses comme immorale, illégale et punissable par la mort, comme l’était l’homosexualité masculine (qui l’est encore aujourd’hui d’ailleurs). Figure centrale dans la lutte pour les droits des personnes trans en Iran, Maryam Khatoon Molkara est une femme ayant transitionné socialement dans les années 1970. Avant la révolution, elle avait déjà pris contact avec l’ayatollah Khomeini afin d’obtenir des réponses quant au rapport entre religion et transidentité, ainsi que sur l’intégration des personnes trans dans une société islamique. Ses interrogations sont restées sans réponse.

Maryam Khatoon Molkara (1950-2012) @MakingQueerHistory, 2017

En 1979, licenciée de son emploi à la télévision, elle est arrêtée par les autorités islamiques, injectée de force avec de la testostérone puis enfermée dans un asile psychiatrique. Proche de plusieurs religieux influents en ces débuts de révolution, elle est libérée grâce à son réseau et décide de mener une action publique. Costumée en homme, coran sous la bras, elle fait irruption au domicile de Khomeini alors devenu Guide Suprême. Après avoir été battue, l’ayatollah l’autorise à exposer son cas et sa cause. En 1986, à la suite de cette rencontre, l’ayatollah Khomeini fait passer un fawta (loi reconnue comme valide et légitime selon les interprétations de juristes coraniques) autorisant les transitions médicales, du traitement hormonal à la chirurgie génitale[1]. La transidentité n’est alors plus illégale et dorénavant reconnue politiquement par les autorités iraniennes. Cependant, ces débats des années 1980 amènent certes à une décriminalisation mais aussi, et surtout, à une pathologisation des personnes transgenres en Iran.

Le gouvernement reconnaît officiellement un trouble de l’identité de genre à la suite d’une série de contrôles physiques, psychiatriques et une décision de justice. Cette reconnaissance d’une pathologie associée à la transidentité autorise en Iran une prise en charge d’État : la chirurgie de réassignation sexuelle est l’objet de subventions financières publiques et une aide mensuelle de 400 dollars est assurée par le gouvernement. En 2018, l’Iran est le deuxième pays du monde après la Thaïlande en nombre de chirurgies génitales pratiquées par an[2]. Administrativement, la fawta de 1986 a également permis une reconnaissance des démarches de changement de mention de genre et de prénom sur les documents officiels.

Il n’existe cependant aucune reconnaissance d’un troisième genre et la non-binarité demeure stigmatisée. La seule transidentité reconnue et prise en charge en Iran est celle qui s’inscrit dans une binarité des genres. Le gouvernement défend en effet une double position ; il agit en facilitant et en prenant politiquement en charge les transitions médicales afin de rendre « saine » sa société selon sa conception politico-théologique. La société iranienne doit être hétérosexuelle et binaire, cisnormée. Les transitions, pour le gouvernement iranien, rétablissent un ordre divin et social dans lequel les non-binarités n’ont pas leur place[3]. Cette interprétation politique des transidentités est une fenêtre ouverte sur une lecture socio-politique des identités de genre beaucoup plus complexe que ce que les législations et possibilités de transition ne laissent paraître. Car si aujourd’hui l’Iran semble à l’avant-garde des droits des personnes trans, il s’agit largement d’un écran de fumée cachant des crimes inhumains perpétrés par le gouvernement au nom des prétendues sainteté et salubrité de la société iranienne. 

Enlèvements, chantage familial et opérations forcées : manipulations politiques et crimes humains

En 2007, Maryam Khatoon Molkara fonde la première organisation officielle pour le droit des personnes trans en Iran : la Société Iranienne de Soutien aux Individus atteints de Trouble de l’Identité de Genre. On repasse sur la pathologisation constante des identités transgenres. Il s’agit du premier espace reconnu dévolu spécifiquement aux personnes transgenres. Pourtant, la situation est loin d’atteindre cet idéal. A Téhéran, une pièce de théâtre montée en 2018, Blue Pink, met en scène les difficultés sociales rencontrées par les personnes trans.

Affiche de la pièce Blue Pink, écrite et dirigée par Sanaz Bayan, jouée en janvier 2018 au Paliz Theater (Teheran) @Payvand Iran News

La précarité et l’isolement professionnel y sont brutaux et les femmes transgenres se tournent massivement vers le travail du sexe dans les centres urbains du pays. Le milieu familial semble être le plus fermé à l’acceptation d’un-e proche trans. Rejet, abandon, menaces de mort sont fréquentes ainsi que les pressions à la transition. En Iran, être trans signifie devoir transitionner médicalement. Le choix n’existe pas, ou expose à des risques nombreux. Il existe une véritable surveillance et contrôle des corps trans par le gouvernement iranien, qui dans l’optique d’homogénéisation de la société vers un ensemble hétérosexuel impose un devoir de chirurgie pour toutes les personnes trans. Dans cet exercice de contrôle, la nécessité de passer devant un tribunal pour obtenir un changement d’état-civil et des aides financières est centrale. Il permet de garder trace, de ficher les individus. Ce contrôle a des conséquences très concrètes : les pressions à la médicalisation des parcours trans passent par des pressions sur la famille, des enfermements, des menaces de mort. Les enlèvements et transitions forcées sont, selon plusieurs rapports d’association et de renseignements américains, mais aussi par des témoignages directs, une réalité perpétrée par les institutions iraniennes[4]. En Iran le contrôle des corps considérés comme non sains, divergents, est total, insidieux. Pour mieux l’assurer, des mesures témoignant d’une apparente tolérance ont été promues. Il ne s’agit que d’une mascarade politique. Et si celle-ci permet effectivement à des personnes d’avoir accès à une transition nécessaire, la législation iranienne est aussi un écran de fumée qui cache un crime d’une ampleur choquante : l’opération forcée de personnes homosexuelles. 

L’Iran punit encore de mort les hommes gays dès le premier acte sexuel avéré ou après témoignages multiples. Les lesbiennes sont punies de coups de fouets après trois signalements, elles sont exécutées après le quatrième. Mais le gouvernement iranien a mis en place une stratégie perverse pour « résoudre » le « problème » de l’homosexualité en Iran. Il ne s’agit pas d’une décision gouvernementale officielle mais un contrôle et des pressions sont exercées. Les médecins, généralistes, psychiatres, sont encouragé-e-s à amener les homosexuel-les à transitionner pour résoudre ce qui est considéré comme une maladie mentale. Il s’agit d’un terrible paysage social dans lequel le gouvernement pratique également l’enlèvement et des chirurgies forcées, par l’aliénation et le retrait de tout libre arbitre des victimes ou par des pressions constantes contraignant celles-ci à se résoudre à subir des chirurgies leur retirant leur identité de genre. Les chiffres sont difficiles à définir mais les témoignages directs sont nombreux et les personnes ayant subies ces chirurgies honteuses parviennent parfois à fuir l’Iran. Au Canada, à San Francisco et à Los Angeles, des communautés iraniennes en exil permettent la libération de la parole sur ce drame humain[5].

D’un contexte de fluidité et de mélange des codes de l’expression de genre à la révolution binaire, d’une homosexualité mystique à un fondamentalisme criminel, l’Iran et la culture persane ont été marqués au fil des siècles par des changements qui parlent à la fois d’enjeux politiques locaux et de problématiques sociales communes aux communautés trans de différents pays. Et s’il semble y avoir une pertinence au mot de Rochelle Terman « Iranian Transpeople face many of the same challenges as their western counterparts » (Les personnes trans iraniennes font face à beaucoup d’obstacles similaires à ceux de leur homologues occidentales.aux)[6], la réciproque ne serait pas juste et souligne cruellement la nécessité d’action contre un gouvernement qui sacrifie les identités pour un idéal corrompu

Lexie

[1]The Ayatollah and the transsexual, Angus MAcDowall et Stéphan Khan, dossier pour The Indépendant, 2004
A Fatwa for Freedom, Robert Tait, article du Guardian, 2005
Human Rights Report : Being Transgender in Iran, rapport de OutrightInternational, 2018
[2]Transitions : Transgender Rights in Pakistan and Iran, Douglas Huneke, article du Berkeley Political Review, 2019
Being Lesbian and Trans in Iran, rapport de OutrightInternational, 2018
Iran’s policies about transgender rights are unique in the world, Neha Thirani Bagri, article dans Quartz, 2017
[3]Iran’s transgender community : Legally recognized yet socially ostracised, Emma Beswick, article pour Euronews, 2018
Transitions : Transgender Rights in Pakistan and Iran, Douglas Huneke, article du Berkeley Political Review, 2019
[4]Divergent Identities in Iran and the Appropriation of Trans Bodies, Kate C. Hashemi, article pour le Journal for Body and Gender Research, 2018
Trans(ition) in Iran, Rochelle Terman, reportage pour le Duke University Press, 2014 ; Iran : Sexual orientation and gender identity or expression, note gouvernementale du Home Office britannique, 2018
[5]Visual Représentations of Iranian Transgender, Elhum Shakerifar in Iranian Studies 44, Beyond the Iranian Frame : From Visual Représentation to Socio-Political Drama, 2011
The gay people pushed to change their gender, Ali Hamedi, reportage BBC, 2014
Transsexuality in Contemporary Iran : Legal and Social Misrecognition, Zara Saeidzadeh, Oregon University Press, 2016
[6]Trans(ition) in Iran, Rochelle Terman, reportage pour le Duke University Press, 2014

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