Représentations queer dans le cinéma sud-coréen

A l’occasion de la Pride, le CineClub de l’Ecole du Louvre vous propose sur notre blog une série d’articles sur le cinéma queer et LGBT+ ! Retrouvez le CineCLub sur sa page Facebook pour ne rien rater de leurs infos !

Suite au franc succès institutionnel du dernier film de Bong Joon Ho, le cinéma coréen connaît un fort regain d‘intérêt chez les cinéphiles. La visibilité d’échelle mondiale apportée par cet engouement nous amène en cette période de Pride à nous questionner spécifiquement sur un sujet primordial rythmant aujourd’hui les plus récentes études cinématographiques et sociologiques : la représentation des genres et surtout celle des identités LGBT+ dans le cinéma sud-coréen. Où sont les LGBT+ dans ce cinéma ? Comment ces identités sexuelles et de genres plurielles que l’on voit s’émanciper depuis quelques décennies au sein de la péninsule coréenne y sont représentées ? En quelques étapes, nous tenterons de faire état de la diversité de ces représentations. 

L’histoire des représentations queer dans le cinéma sud-coréen est relativement courte. Elle émerge notamment au milieu des années 1990 dans un contexte social d’émancipation générale des personnes marginalisées, mais déjà bien avant le début de ces mouvements d’activisme déterminants, quelques réalisateurs coréens tentent de capter à travers la caméra le quotidien de ces communautés. Dans une étude datant de 2011, les chercheurs Phil Ho Kim et Colin Singer distinguent trois périodes cinématographiques (l’Invisible, le Camouflage et le Blockbuster), s’appuyant sur l’évolution des représentations queer au cinéma et la réception de ces films par la société coréenne. La première période – dite Invisible – correspond à une invisibilisation des figures non-hétéronormées depuis les débuts du cinéma coréen jusqu’en 1998. Cette invisibilisation ne doit pas être comprise comme l’inexistence de personnages queer au cinéma mais bien par la problématique impuissance de ces images. Ainsi, certains films notables tel que Ascetic en 1976 de Kim Suhyeong déploient déjà à l’époque l’histoire de protagonistes lesbiennes, mais n’ont ni l’impact, ni le succès qui permettraient de donner une véritable visibilité à la communauté LGBTQ+. Le film aborde la relation complexe qu’entretiennent deux femmes, amies, l’une étant peintre et l’autre lui servant de modèle, partagées entre les désirs éprouvées pour l’autre et les devoirs moraux qui les raccrochent à cultiver en parallèle de leur amour réciproque une relation hétérosexuelle.

Camouflage des altersexualités dans le film d’horreur coréen

Après 1998, la société coréenne évolue drastiquement vers un néolibéralisme politique et culturel qui va également contribuer à l’émancipation des figures queer au cinéma. Des films populaires empruntent le masque d’histoires de fantômes pour dépeindre de manière sous jacente des relations plus complexes, lesbiennes, bisexuelles ou homosexuelles. Pour le chercheur Antoine Coppola, ces films sont une tentative d’adapter les croyances traditionnelles – particulièrement liées à l’existence d’un monde parallèle – à des représentations réfractaires à l’hétéronormativité dominante en Corée du sud. En effet, par le prisme du spectre venant troubler l’esprit des vivants ou du fantôme prenant possession d’un corps humain, le désir homosexuel au cinéma devient plus facilement acceptable dans l’imaginaire collectif sud-coréen de l’époque. C’est par ce filtre fantastique que naissent Memento Mori en 1999 puis Bumping Jumping of their own en 2001, deux films au contenu ouvertement homosexuel qui recevront une très bonne réception auprès du public. Le film de Min Gyu Dong et Kim Tae Young, Memento Mori, présente sous les traits du film d’horreur une relation lesbienne entre deux lycéennes devant faire face au mépris de leurs camarades. La pression sociale grandissante pousse Schi-eun à se séparer de Hyo-shin, qui elle, décide de mettre fin à ses jours. Alors qu’une autre étudiante, Min-ah, découvre le journal intime de ces deux jeunes filles, des évènements étranges bousculent le quotidien des lycéens et sèment la panique parmi ceux qui ont rejeté Hyo-shin pour sa différence. Le film reprend les codes traditionnels du cinéma d’horreur coréen dans lesquels l’esprit vengeur d’une femme persécutée revient hanter ses assassins. C’est le fantôme féminin qui se trouve être l’héroïne de la narration, les événements terrifiants qui rythment le film étant uniquement conduits contre les étudiants ayant fait preuve d’homophobie. Nul besoin ici d’expliciter l’importance de ce contenu quant au regard porté à l’époque par la société coréenne sur la communauté LGBTQ+. Dans le film de Kim Dae Sung, Bumping Jumping of their own, un enseignant reconnaît sa défunte épouse sous les traits d’un de ses élèves. Le film utilise la croyance ancestrale en la réincarnation pour justifier la relation homosexuelle partagée entre les deux hommes. L’identité sexuelle queer est ainsi présentée comme un instinct naturel humain, mettant en cause la rigidité peu inclusive du système scolaire coréen par la réaffirmation de croyances traditionnelles renouvelées.


Le succès d’une actrice transgenre : Harisu 

En parallèle, ces films populaires s’accompagnent également de nouvelles représentations de la communauté LGBTQ+ au sein du monde du spectacle sud-coréen. Dans les années 2000, une actrice, mannequin et chanteuse ouvertement transgenre, Lee Kyung Eun, plus connue sous le nom de scène Harisu, inscrit définitivement l’identité queer dans les archives du cinéma sud-coréen. Elle obtient son premier rôle en 2001 dans Yellow Hair 2 de Kim Yu Min, pour interpréter J, une chanteuse transgenre du monde de la nuit. Un jour, le petit ami de J revient d’un voyage avec ses parents. Son père découvre que J est transgenre et se met en colère en lui lançant de la nourriture. La jeune femme, humiliée, leur demande de partir et se rend au convenience store pour acheter quelques bières mais blesse accidentellement le manager du magasin sous l’emprise de la colère. Les deux témoins de la scène l’aident à cacher le corps du manager et le jeune trio se lie d’amitié. Le reste du film raconte les péripéties de ces trois jeunes gens dans les rues de Séoul, rejoints par le petit ami de J, un périple sensationnel qui prend peu à peu les couleurs d’un véritable cauchemar. Certaines scènes jugées trop érotiques furent censurées, un scandale retentissant qui permit au film de gagner en visibilité. Harisu est l’une des toutes premières personnalités coréennes ouvertement transgenre et est aujourd’hui considérée comme une icône de la normalisation de la transidentité en Corée du sud. Cette artiste protéiforme a hautement contribué à changer le regard de la société coréenne sur les personnes transgenres, brisant les stéréotypes qui leurs étaient associés, notamment avec la publication de son autobiographie, Eve from Adam en 2001.

L’oeuvre d’un cinéaste queer : Lee Song Hee-il

Lee Song Hee-il est un des premiers cinéastes coréens à avoir dévoilé publiquement son homosexualité et à avoir fait de ses films un outil d’émancipation et de critique de la société coréenne hétéronormative. Son premier long métrage No regret en 2006 pose un regard neuf, empreint de réalité, sans filtre érotique ou fantastique, sur les relations homosexuelles souvent clandestines en Corée du sud. Su-min, un jeune orphelin ouvrier désormais indépendant est amené à devenir escort dans un bar pour payer ses études à l’université. Un client fortuné, Jae-min, lui fait des avances et les deux amants commencent une relation passionnelle. Seulement, déchiré entre les obligations familiales du jeune héritier et les contraintes du métier d’escort, le couple éclate. L’histoire de ces deux protagonistes homosexuels dénonce principalement la différence des classes sociales et les rapports de force dans la société coréenne. Si le sujet LGBTQ+ se voit ainsi décalé au second plan de la narration, il est néanmoins enrichi en réalisme par la confrontation de deux mondes radicalement différents qui se retrouvent dans le désir de révolte face au système, mais également dans l’orientation sexuelle des deux hommes. En 2012, Lee Song Hee-il entreprend la réalisation de trois court-métrages, dont White Night, inspiré d’un événement réel qui eut lieu en 2011 à Séoul. Le film raconte le traumatisme profond de Won-gyu, un jeune coréen gay victime d’une agression homophobe deux ans auparavant, un incident qui continue encore de le hanter alors qu’il rencontre Tae-jun à qui il se confie durant une nuit. Le cinéaste poursuit cette thématique inspiré de faits réels avec Night flight en 2014. A travers l’histoire de deux jeunes hommes homosexuels, il y dénonce cette fois la violence du harcèlement scolaire à laquelle sont sujets beaucoup trop de jeunes en Corée du Sud. Ces films indépendants mettent le doigt sur plusieurs tabous de la société coréenne comme la prostitution, le harcèlement scolaire et les agressions homophobes dans une ambiance mélodramatique qui est devenue aujourd’hui la marque du cinéaste. Ils témoignent de l’importance du médium cinématographique dans la prise de conscience des maux de la société et des injustices subies par toute une communauté. 

Fétichisation de l’homme androgyne : les hommes fleurs de la Hallyu

Dans leur étude, Kim et Singer dénoncent une récupération idéologique des représentations LGBTQ+ par les grandes productions cinématographiques de films néohistoriques. L’homosexualité en Corée est en réalité ancrée dans certaines traditions royales du pays. Sous le royaume de Silla, le roi était entouré des “Hwarang”, une garde privée d’éphèbes réputés pour leur grande beauté et leur maîtrise des arts. La légende raconte que le roi Hyegong serait mort de passion pour ces gardes surnommés “hommes fleurs”. Plus tardivement, pendant la dynastie bouddhiste Koryo, les pratiques sexuelles homosexuelles deviennent tolérées, comme en témoigne l’exemple des troupes de théâtre “Namsadang”. Les acteurs de ces troupes se travestissaient pour jouer le rôle de femmes et entretenaient le soir des relations homosexelles avec quelques amants. A partir de 2005, les grandes productions coréennes se réapproprient ce passé pour en faire l’objet de films à grand budget dont les héros sont joués par des stars de la “Hallyu” – stratégie marketing de globalisation de la culture populaire sud-coréenne – comme dans Frozen Flower ou The King and The Clown en 2008. Ces films reposent sur l’histoire de trio amoureux, partagés entre leurs désirs, leurs passions et leurs devoirs envers la nation. Les altersexualités n’y sont plus présentées comme la source de drames intimistes mais comme une simple intrigue de cour, aucune adversité n’empêche aux couples d’exister. Ces figures fantasmées hypersexualisées d’hommes fleurs sont dépeintes comme l’objet à la fois viril et sensuel de tous les désirs, ceux des hommes, des femmes et des rois. Une mise en parallèle peut être réalisée entre cette fétichisation de l’homme androgyne et le développement des romans “Yaoi” japonais en Corée du sud, des mangas érotiques homosexuels destinés aux jeunes lectrices qui y verraient une possibilité de s’identifier à travers cette figure non-binaire de l’androgyne. Ces hommes fleurs se retrouvent aussi dans des histoires plus contemporaines, à l’image de celle développée dans le film Antique en 2008 de Min Gyu-dong qui eut énormément de succès.

Transfigurer le genre et les genres

Quelques films notables ces dernières années ont contribué à redéfinir les codes du cinéma queer et à poursuivre la représentation de ces identités plurielles au cinéma. En 2014 le film Man on High Heels écrit et réalisé par Jang Jin met en scène l’histoire d’un détective endurci, Yoon Ji-wook, spécialisé dans l’arrestation de criminels violents. Cependant, ce que ses collègues ignorent, c’est qu’il souhaite avoir recours à une opération de réassignation sexuelle, une identité transgenre qu’il avait tenté de cacher toute sa vie. S’en suit une véritable croisade à la quête d’un nouveau genre, perturbée par des évènements dramatiques. La double personnalité caricaturale du personnage, extrêmement brutal dans ses combats contre la mafia coréenne mais doté d’une grande sensibilité dans son quotidien va de pair avec le style particulier tant réputé du cinéaste Jang Jin. Le film est un grand succès et connaît une bonne réception jusqu’en Europe pour son scénario original et surprenant qui parvient à mélanger les codes du genre. La figure queer coréenne tant représentée dans le cinéma indépendant intègre ici le genre du film d’action tout en conservant la part de mélancolie intimiste des mélodrames coréens. La même année, July Jung réalise son premier long métrage, A girl at my door, mettant en scène l’histoire d’une jeune commissaire lesbienne, interprétée par l’actrice Bae Doona, mutée dans un village côtier. Elle y rencontre une jeune fille au comportement singulier qui se retrouve un soir à sa porte pour lui demander de l’aide. Le film baigne dans une atmosphère mystérieuse, inquiétante, propice au développement de l’intrigue et fait l’état d’une Corée rurale encore gonflée de préjugés envers la communauté LGBTQ+. La protagoniste queer parvient encore à rompre brillamment les codes du cinéma pour s’insérer dans le genre du film policier à suspense. 

Il est impossible aujourd’hui d’écrire sur les représentations queer au cinéma coréen sans aborder le film de Park Chan Wook, Mademoiselle qui se trouve être l’adaptation en 2016 du roman Du bout des doigts de l’autrice britannique Sarah Waters. Le cinéaste transpose l’intrigue du roman dans le décor d’une Corée du sud sous domination japonaise au milieu des années 1930. Une jeune coréenne, Sookee, est embauchée comme domestique dans la maison d’une riche japonaise, Hideko. Engagée par un escroc qui joue le rôle d’un noble comte, la jeune servante coréenne va manipuler sa maîtresse pour influencer ses sentiments. Cette fiction en trois actes emprunte à l’univers baroque libertin tout son voyeurisme et son érotisme sous les traits d’un film historique alimenté par le suspense d’un thriller. La relation lesbienne que développe les deux femmes va s’interposer entre le plan machiavélique prévu par l’escroc mais apparaît aussi, et surtout, en opposition totale, par sa sensualité, avec l’érotisme violent masculin. Dans ce film de Park Chan Wook, l’identité lesbienne s’insère dans le genre controversé de l’érotisme et s’en émancipe en y imposant sa propre vision, tout en condamnant les pratiques adverses machistes. 

Ce dernier film vient finaliser notre étude des possibilités multiples d’expression que le cinéma sud-coréen est capable de donner aux personnages queer, dans l’attente de nouvelles productions qui parviennent à redéfinir encore les genres et à sublimer toutes leurs spécificités. 

Sources et Références

COPPOLA Antoine, “Représentations subversives des altersexualités dans le cinéma coréen”, Sociétés, 2015/3 n°129, pp.125-134. 

KIM Phil Ho, SINGER Colin, “Three Periods of Korean Queer Cinema: Invisible, Camouflage, and Blockbuster“, Acta Koreana, 2011, vol. 14, n° 1.

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