Antinoüs : de l’amant de l’Empereur à la divinité impériale.

    L’article qui suit est une version approfondie d’un partenariat avec le musée du Louvre dans le cadre de la Museum Week 2019 : vous pouvez voir le texte original ici !

Amant divinisé, Antinoüs reste encore actuellement une des figures emblématiques de l’amour homosexuel dans l’Antiquité. Petit rappel ou introduction pour les curieux le découvrant : Antinoüs, favori et amant de l’empereur Hadrien (117-138), était originaire de la région de Bithynie (au nord de l’actuelle Turquie). On ignore comment il rencontra Hadrien, sans doute lors de la visite de l’empereur dans cette région; le jeune Antinoüs avait alors entre 10 et 12 ans. 

Portrait d’Antinoüs en Osiris, vers 130 a.p. J.-C., marbre, musée du Louvre © Musée du Louvre

De nombreuses fois représenté, on peut le voir ici apparaître sous un traitement égyptien, portant le némès (coiffe royale) et identifié au dieu Osiris de par son nom égyptien Osirantinoos. Il s’agit d’une des nombreuses représentations d’Antinoüs, dont le Louvre ne compte pas moins de dix représentations attestées.

Contrairement aux relations entre homme grecs, qui consistaient généralement en un homme plus âgé éduquant un plus jeune, celle entre l’empereur et son favori semblait marquée par un attachement fort d’Hadrien, qui aurait porté un amour sincère à Antinoüs 1. Ce dernier accompagna l’empereur dans tous ses voyages pendant plus de six ans. Antinoüs mourut en l’an 130, à l’âge de 20 ans, dans des circonstances mystérieuses. Il meurt noyé dans les eaux du Nil en Haute-Égypte et des hypothèses variées sont aujourd’hui encore non vérifiées : fût-ce un accident, un suicide, un assassinat, un sacrifice rituel ? Personne ne le sait, mais les hypothèses à ce sujet sont encore débattues, notamment grâce à un texte en particulier, présent sur l’obélisque Barberini 2.

Bassin de la canope, IIe siècle, Villa Hadriana, Tivoli @Wikipedia

Hadrien, dont le deuil est important 3, le fait déifier la même année et des statues à son culte sont édifiées principalement en Bithynie et à Athènes. La ville d’Antinoopolis, en Égypte, est construite en son honneur selon la tradition locale, avec une association qui est établie entre le défunt éphèbe et le dieu Osiris. Ce-dernier est l’une des divinités principales de l’Egypte antique et premier pharaon mythique, piégé par son frère jaloux Seth, qui le jette dans le Nil pour s’emparer de son trône. C’est cette association au dieu noyé qui est développée avec Antinoüs. Une constellation portait notamment son nom jusqu’en 1930, dont la  présence est attestée dans les travaux du cartographe Caspar Vopel en 1536, selon les plus récentes recherches 4. La villa Hadriana (Tivoli) abritait plusieurs représentations d’Antinoüs, notamment autour du bassin de la Canope, grand plan d’eau, hommage à la noyade du favori. C’est ici que se trouvait l’Antinoüs en Osiris (musée du Louvre), liant le dieu noyé au jeune défunt. 

Antinoüs en Dionysos, vers 130 a.p. J.-C., marbre, musée du Louvre
@ musée du Louvre

Cette association divine apparaît aussi dans l’Antinoüs en Dionysos et montre la variété des représentations de l’éphèbe sous les traits de différentes divinités, tant grecques qu’égyptiennes. Il s’agit là d’une spécificité de la culture romaine, qui n’impose aux régions de l’empire que le culte impérial, et laisse par ailleurs les provinces de l’Empire conserver leur culte originel. Au Louvre figure également une statue en pied constituée d’une tête d’Antinoüs et d’un corps d’Hercule, conférant à l’éphèbe une importance iconographique qui témoigne de son intégration au culte impérial, privilège des seuls empereurs et qui n’est que rarement accordé à d’autres mortels. Le personnage d’Antinoüs présente donc une exception dans le monde romain comme égyptien, divisé au même titre que les empereurs ou les pharaons d’antan. Il est ainsi affilié directement aux dieux, comme en témoigne l’obélisque Barberini. 

 Cet obélisque, actuellement au jardin du Pincio à Rome, est le plus long témoignage écrit concernant la divinisation d’Antinoüs et l’établissement de la ville d’Antinoopolis. On y retrouve notamment une théogamie 5 classique égyptienne, le présentant d’essence divine

… parce que c’est la semence d’un dieu qui se manifeste réellement dans son corps […] ? […] ventre intact de sa mère et il a été distingué sur les briques de naissance par […].

Par ailleurs, y figure aussi des références à la création de la ville en son nom, Antinoopolis : 

Traduction d’un passage du texte en hiéroglyphe, obélisque Barberini, Face III A, Grenier J.C.
Vue de l’obélisque Barberini dans les jardin du Pincio, IIe siècle, Rome @Wikipedia

L’importance des statues à son effigie dans la villa Hadriana, villa personnelle et donc privée de l’empereur, comme le témoigne la copie en marbre d’un bronze d’Antinoüs dit Antinoüs d’Ecouen. Lui aussi conservé au musée du Louvre, il marque bien un lien fort entre l’empereur et son jeune amant. Cet attachement, qui transcende la relation conventionnelle grecque, marque ainsi un lien véritable de l’empereur pour son favori, transmis par les nombreuses représentations de l’éphèbe et les témoignages des contemporains. 

Buste d’Antinoüs, dit Antinoüs d’Ecouen, copie XVIIIe d’un original du IIe siècle, marbre, musée du Louvre
@musée du Louvre

Près de deux millénaires plus tard, cette relation reste un symbole et témoin de l’amour homosexuel dans l’Antiquité, et une source d’inspiration pour les auteurs ! 

« Antinoüs […] avait d’un jeune chien les capacités infinies d’enjouement et d’indolence, la sauvagerie, la confiance. Ce beau lévrier avide de caresses et d’ordres se coucha sur ma vie.» M. Yourcenar, Mémoires d’Hadrien 6.

Un grand merci à Chloé Vui qui est l’âme directrice de cet article  

Toujours vôtre,

La Tsarine 

1. Royston L., 1984. Beloved and God: The Story of Hadrian and Antinous. Weidenfeld & Nicolson, p.94, p.48

2.  C’est sur la face II A de cet obélisque que figurent notamment différentes versions de la mort d’Antinoüs. Voir : Grenier J.-C., 2008. L’Osiris Antinoos, CENIM I, Montpellier, p.47-p.58

3. Grenier J.-C. 2008. L’Osiris Antinoos, CENIM I, Montpellier, p.67

4. Thomson G. J, 2010. An Outline Sketch of the Origin and History of Constellations and Star-Names, archives Internet (Wayback Machine), 7 Novembre 2010,

5. La théogamie, du grec “θεoγαμία” (le mariage des dieux), désigne dans la mythologie égyptienne le principe selon lequel un dieu prend l’apparence du pharaon pour s’unir à l’épouse royal et concevoir le futur héritier. La première attestation de ce type de représentation est visible dans le complexe funéraire de la reine Hatchepsout à Deir el-Bahari.

6. Yourcenar M., 1951. Mémoires d’Hadrien, Editions Gallimard, Paris, p. 170-171

Sources : 

Grenier J.-C., L’Osiris Antinoos, CENIM I, Montpellier, 2008

TURCAN R., Hadrien, souverain de la romanité, Editions Faton, Dijon, 2008

BARATTE F., Histoire de l’art antique : l’Art romain, Manuels de l’école du Louvre

www.cartelfr.louvre.fr

www.cnrtl.fr