Les émeutes du Stonewall Inn : résistance et mémoires

La dernière édition de la Pride était l’occasion de commémorer l’anniversaire des émeutes du Stonewall Inn, le 28 juin 1969. 50 ans après, Stonewall est vu comme le déclencheur de l’histoire des revendications LGBTQ+ aux Etats-Unis et dans le monde. Mauvais Genre(s) vous propose une petite leçon d’histoire queer afin d’en apprendre plus sur l’événement et ses mémoires .

Le bar

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Diana Davis, Le bar Stonewall Inn, 1969 (octobre ?) @Wikipedia

Le Stonewall Inn est un bar situé au 53 Christopher Street, dans le Greenwich Village, un quartier de la ville de New York. Dirigé par la mafia, il  ne possède pas de permis de vente d’alcool. Il se fait passer pour un lieu d’amusement où les clients rapportaient leurs propres bouteilles, tout en leur faisant payer des boissons diluées. Il n’y a pas d’eau courante, l’hygiène y est douteuse et la drogue assez facilement accessible. Malgré cette ambiance glauque, il s’agit d’un bar gay populaire, les lieux de rassemblement ouvertement LGBT+[1] étant assez rares. Déjà sous l’administration Eisenhower (1953-1961), les personnes coupables de “perversion sexuelle” sont bannies des postes dans l’administration fédérale[2], ce qui donne le ton sur l’acceptation des LGBT+ de l’époque. Dans les années 1960, la Mattachine Society[3] lance le mouvement du  “sip-in” (siroter) suite à une réglementation vague interdisant la vente d’alcool aux personnes considérées “disorderly” (nuisible, désordonnée) qui touche notamment les personnes supposées homosexuelles. La clientèle du Stonewall semble avoir été principalement masculine, même si des femmes cisgenres venaient de façon moindre mais constante, ainsi que les drag queens et femmes transgenres[4]. Il est difficile de connaître la vraie diversité de la clientèle. Cependant le bar est globalement fréquenté par des personnes marginalisées au sein de la communauté.


Le Stonewall verse chaque semaine 2,000 $ en pot-de-vin à la police, qui ferme les yeux sur la véritable activité de l’établissement et prévient généralement avant ses patrouilles. Cependant en cas de contrôle imprévu, les danseurs sont alertés et les barmans empochent  l’argent de la caisse pour se fondre parmi les clients. Une clause est même signée à l’entrée demandant aux clients de mentir sur la provenance de leurs boissons si nécessaire. 

Les émeutes 

Le 28 juin 1969, peu après une heure du matin, la police effectue une descente imprévue au Stonewall Inn. Les policiers contrôlent et arrêtent principalement ceux qui leur semblent dévier de la cis-hétéro-normativité (hommes « efféminés », lesbiennes butch, drag queen/king). La foule proteste dans la rue et se moque des forces de l’ordre, pendant que certain.e.s interpellé.e.s posent comme des célébrités. Selon une tradition, l’émeute aurait commencé suite à l’arrestation de Stormé DeLarverie, lesbienne butch qui aurait été la première à résister aux policiers. Une autre version raconte que Sylvia Rivera, femme transgenre habituée du bar, lance la première bouteille. Cette dernière aurait aussi jeté des pièces aux policiers, en criant “You already got the pay off, but here’s some more” (Vous avez déjà eu votre paiement, mais en voici plus ! )[5]

La police se retranche alors dans le bar dans l’attente de renforts. Suivent trois nuits d’insurrections, qui ne font pas de morts mais un certain nombre de blessés parmi les émeutiers et quelques alliés[6]. Outre la violence physique, les témoins soulignent aussi l’usage de la moquerie par les insurgés. Les émeutes de Stonewall sont l’occasion d’un relâchement d’hilarité violente contre les forces de l’ordre. Parmi les émeutiers, les drag queens mènent des performances accompagnées de chansons légères mais au message fort. “Riot police became unwitting cast members of street theater directed by drag queens” (La police anti-émeute devint un acteur involontaire du théâtre de rue mené par les drag queens)[7] .

L’aspect irrévérencieux ne doit cependant pas faire oublier la portée politique et symbolique d’une révolte de personnes oppressées envers les représentants de l’ordre moral et légal. La presse d’époque, notamment progressistes, contribue largement à diffuser cette image festive, en insistant sur les “Stonewall girls” ou les “Queen Bees” qui tournent la police en ridicule.

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Une du Sunday News du 6 juillet 1969 : « Descente de police dans le nid homo (sic), les reines des abeilles sont follement piquantes ». @Hiskind

Une semaine après les affrontements, une marche de commémoration fut organisée à New-York City. Un an après, la Christopher Street Liberation Day Parade couplée à une Gay Pride Week[8] est organisée dans la ville de New-York, notamment sous l’instigation de la militante bisexuelle Brenda Howards. Elle est aujourd’hui considérée comme la Mother of Pride[9]. Cette première marche attire à New York vraisemblablement plus 2000 personnes[10]. Elle a été reprise à Los Angeles et Chicago. Il s’agit donc de la première commémoration nationale de Stonewall, bien qu’il ne s’agissent pas du premier acte de résistance LGBT+.

Une histoire militante pré-Stonewall

Différents actes de résistance et la constitution de réseaux d’aide et de visibilité LGBT+ existent avant 1969. On trouve ainsi des précédents aux émeutes de Stonewall quelques années avant. On remarque l’importance des bars et lieux festifs, qui permettent aux personnes LGBT+ de se retrouver et qui sont souvent visées par les forces de l’ordre.

Par exemple, en 1965, la police tente d’interrompre un bal de Nouvel An à San Francisco, organisé par le Concil on Religion and the Homosexual. Une action dissuasive est menée par les forces de l’ordre, qui patrouille le quartier en surnombre et photographient les personnes entrant au bal. Y rentrer signifie donc prendre le risque de se faire outer, notamment au travail[11]. Des avocats présents empêchent cependant la police de rentrer, trois d’entre eux se font cependant arrêter avec la contrôleuse de ticket. L’influence au niveau local des mécènes de la soirée permet d’avoir une couverture médiatique dans les journaux mainstream de la région. Mais selon l’historien John D’Emilio, “the situation was too unique, gay men and lesbian in the rest of the country still too isolated and invisible for [the event] to have anything more than a local effect”[12] (la situation est trop unique, les hommes gay et lesbiennes encore trop isolés et invisibilisés dans le reste du pays pour [que l’événement] ait plus qu’un effet local). 

Autre événement à Los Angeles, en 1967 : des policiers infiltrés arrêtent et frappent des clients du bar Black Cat lors d’embrassades célébrant la nouvelle année. En protestation, une manifestation non-violente est organisée devant le bar, notamment par le collectif PRIDE[13], et l’événement motiva le véritable lancement du journal The Advocate. Ce journal à diffusion national est toujours un média important pour le militantisme LGBT+. Le jugement lié aux arrestations est un des premiers cas d’hommes homosexuels défendus comme égaux devant la Constitution aux Etats-Unis (mais ils ont quand même été condamnés).

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Annual Reminder devant la Maison Blanche de Washington, 1965. Frank Kameny (deuxième dans la ligne), pionnier activiste gay, insiste pour que les manifestants soient habillés de façon formelle pour montrer une image respectable des personnes homosexuelles @Washington Post

On pourrait continuer cette liste, et pourtant l’histoire n’aura retenu que le nom de Stonewall. Cela s’explique par plusieurs facteurs, et premièrement par l’évolution de l’activisme LGBT+ dans les années 1960. Avant Stonewall, il est plus le fait d’organisations locales ne menant pas d’actions coordonnées à grande échelle. Ainsi, la Mattachine Society, fondée en 1950, est l’un des premiers groupes de visibilité homosexuelle. Elle organise avec d’autres groupes, sous le nom collectif ECHO, les Annual Reminders, des protestations silencieuses organisées tous les 4 Juillet dans le Independence Hall de Philadelphia[14]. Le but est de signifier le manque de protection des citoyen homosexuelle par les droits civiques censées être basiques. Les participants portent des tenues très formelles et les slogans sont choisis pour ne pas être trop heurtant. Malgré ce que certains ont dénoncé comme une forme assez policée de militantisme, les Annual Reminders instituent l’idée d’une commémoration publique annuelle dont est tributaire la Pride[15].

Cependant, la fin des années soixante est marquée par une hausse des mouvements revendicatifs, comme l’activisme afro-américain, le féminisme de deuxième vague ou les manifestations contre la Guerre du Vietnam. C’est de ce climat propice à la radicalisation militante qu’est tributaire Stonewall. Il faut aussi souligner les efforts de l’activisme gay pour obtenir une place dans la presse : les émeutes de Stonewall sont couverte par des grands journaux new-yorkais à diffusion nationale[16]

Si d’autres émeutes se sont produits avant, Stonewall est la première à avoir été récupérée comme symbole pour forger un nouvel activisme LGBT+ américain (puis international). C’est ce que Elizabeth Armstrong et Suzanna Crage distingue dans la “mémorabilité” d’un événement et la capacité mnémonique d’un groupe à s’en souvenir. Le New Year Eve Ball de San Francisco est un événement à potentiel de mémoire, mais les groupes locaux n’ont pas pu le commémorer. Son histoire connaît certes une certaine revitalisation, mais surtout pour les historiens et d’habitants de San Francisco[17]. Ces autres événements ont été oubliés de manière assez directe après la première marche de 1970, vite perçue comme un symbole national[18]

Stonewall n’est donc pas le premier acte de résistance LGBT+, mais “the first to be called Stonewall n’est donc pas le premier acte de résistance LGBT+, mais “the first to be called the «first» « [19] (le premier à avoir été appelé le “premier”). La forme de la parade, facile à organiser, marquante visuellement et permettant de regrouper une population avec divers niveaux de participation (ceux regardant, ceux marchant, ceux portant des pancartes, …) explique en partie la pérennité du mouvement et donc de l’événement qu’elle commémore[20].

Stonewall patrimonialisé, Stonewall mythifié ?

Le Stonewall Inn d’origine est fermé depuis 1969, un bar éponyme ayant ouvert un peu plus loin dans la rue. Le Stonewall est un lieu de souvenir et de pèlerinage : de nombreux touristes du monde entier viennent au bar. Conséquence de ces venues, un commerce touristique s’est développé, axé sur la symbolique du “Where Pride Began” (Où la fierté a commencé). Le “nouveau” Stonewall Inn est à la fois un lieu de consommation, de mémoire, de rencontres mais permet aussi d’acheter des produits dérivés[21].

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Le Stonewall Inn en juin 2016, à l’occasion de la Pride des panneaux fête le récent classement du bâtiment comme Monument National. @Wikipédia

C’est avant tout aujourd’hui un lieu patrimonial et mémoriel. En 1989, à l’occasion des 20 ans des émeutes, la portion de rue en face du bar a été rebaptisée Stonewall place. Le bâtiment est entré au National Register of Historic Places en 1999. Il a été protégé à différentes échelles (municipales, fédérales) avant d’être classé National Monument en 2016[22]. Dans le parc, le Gay Liberation Monument comporte quatre statues de George Segal. L’artiste, commissionné en 1980, a dressé deux couples d’hommes et de femmes en bronze peint de blanc[23]. En août 2016, des activistes anonymes peignent les visages des statues en brun pour dénoncer le cis-white washing (réappropriation par les communautés cisgenres blanches) de la mémoire de Stonewall, où l’impact des personnes racisées et transgenres a été pourtant majeur. Les noms de Marsha P. Johnson, Naya Rivera ou Brenda Howards sont certes connus dans les milieux queer, mais peu répandus parmis la majorité de personnes peu conscientisées.

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George Segal, Gay Liberation Monument, 1992, New York City. @BronxArts

Stonewall est certes un symbole important, en ce qu’il représente un tournant dans la visibilité des luttes et dans la diffusion du sentiment de fierté. Mais une histoire et une commémoration des luttes précédentes et ailleurs qu’aux Etats-Unis reste à faire. Un travail d’éducation, hors et dans les communautés LGBT+, permettrait aussi d’ouvrir le regard sur cet événement encore aujourd’hui considéré, à tort, comme la première résistance gay.

Marco

Notes
[1] Cet article parlera des LGBT+ en général, même si à l’époque les termes de gay, homosexual, lesbian ou homophile étaient les plus utilisés par les revendications.
[2] Williams Institute of Law, p.5.
[3]Une des premières organisations de défense des droits des homosexuels aux Etats-Unis, fondé en 1951 et active jusque dans les années 1960. Voir Meeker, 2001, p.78-79.
[4] Il est parfois difficile de différencier le travestissement de la transidentité dans les récits de cette époque. De plus, certains auteurs peuvent qualifier de drag queens ou de travestis des personnes dont nous savons aujourd’hui qu’elle se considéraient comme femmes transgenres. Ainsi, Weems parle de Sylvia Rivera comme une drag queen.
[5] Weems, p.96.
[6] Pour la petite histoire, le chanteur de folk hétérosexuel Dave Von Ronk, prend part aux émeutes par hasard alors qu’il est de passage dans le quartier et se fait violemment arrêté et emprisonné, comme tant d’autres personnes LGBT+.
[7] Weems, p.97
[8] Si à l’origine l’événement était bien désigné par Gay Pride (ou Gay and Lesbian Pride sur certaines pancartes d’époque), nous préférons aujourd’hui le terme Pride plus inclusif. On parlera aussi de Marche des Fiertés en français.
[9] Goodman, 2019.
[10] Armstrong & Crage, p.741.
[11] Armstrong & Crage, p.730.
[12] D’Emilio, 1992, p.84, cité par Armstrong & Crage, p.732.
[13] Personal Rights in Defense and Education, organisation gay américaine créée en 1966.
[14] Lieu où furent signées la déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique et la constitution.
[15] Armstrong & Crage, p.736.
[16] Armstrong & Crage, p.736.
[17] Armstrong & Crage, ibid.
[18] Armstrong & Crage p.743.
[19]Mattson, p.11.
[20] Armstrong & Crage, p.742.
[21] The Stonewall Inn, boutique en ligne
[22] NYC LGBT Historic Sites Project, Stonewall Inn.
[23] NYC Park, Christopher Park Monument.

Bibliographie :

ADRIAN. “Anonymous Activists Just Painted the Stonewall Statues Brown for Miss Major”, Autostraddle. Publié le 18 août 2018. Consulté sur https://www.autostraddle.com/anonymous-activists-just-painted-the-stonewall-statues-brown-for-miss-major-303357/ le 17/10/19

ARMSTRONG Elizabeth A., CRAGE Susanna M. “Movements and Memory : the making of Stonewall Myth”, American Sociological Review, 2006, n°5, pp.724-751

DUBERMAN Martin, KOPKIND Andrew. “The Night They Raided Stonewall”, Grand Street. 1993, n° 44, pp.120-147

FABER Jim. “Before the Stonewall Uprising, there was the sip-in”,The New York Times. Publié le 20 avril 2016. Consulté sur https://www.nytimes.com/2016/04/21/nyregion/before-the-stonewall-riots-there-was-the-sip-in.html (le 17/10/19)

GOODMAN Elyssa. “Drag Herstory: A Drag King’s Journey From Cabaret Legend to Iconic Activist”, Them. Publié le 29 mars 2018. Consulté sur https://www.them.us/story/drag-king-cabaret-legend-activist-storme-delarverie (le 17/10/19)

GOODMAN Elyssa. “Meet «The Mother of Pride», The Pionnering Bisexual Activist Brenda Howard”, Them. Publié le 6 juin 2019, consulté sur https://www.them.us/story/brenda-howard (le 15/10/19)

HUNTER Nan D., MALLORY Christy, SEARS Brad. “The Legacy of Discriminatory State Laws, Policies and Practices : 1945-present”, Documenting Discrimination on the Basis of Sexual Orientation and Gender Identity in State Employment.  The Williams Institute, Los Angeles, 2009, 71 p.    

L.A Conservancy. The Black Cat. Publié en 2013 (?). Consulté sur https://www.laconservancy.org/locations/black-cat (le 16/10/19)

MATTSON Gregor. The Stonewall Riots Didn’t Start the Gay Rights Movement. Publié le 12 juin 2019. Consulté sur https://daily.jstor.org/the-stonewall-riots-didnt-start-the-gay-rights-movement/ (le 19/06/2019)

MEEKER Martin. “Behind the Mask of Respectability: Reconsidering the Mattachine Society and Male Homophile Practice, 1950s and 1960s”, Journal of the History of Sexuality, Janvier 2001, n°1, pp.78-116.

National Service Park. Stonewall National Monument. Publié le 16 octobre 2016. Consulté sur https://www.nps.gov/ston/index.htm (le 18/10/19)

NYC Park. Christopher Park. Publié : s.d. Consulté sur https://www.nycgovparks.org/parks/christopher-park/monuments/575 (le 17/10/19)

The Stonewall Inn. Publié : s.d. Consulté sur https://shop.thestonewallinnnyc.com (le 20/10/19) 

WEEMS Mickey. “1969 ; Stonewall” in “A History of Festive Homosexuality : 1700-1969 CE”, The Fierce Tribe: Masculine Identity and Performance in the Circuit, University Press of Colorado & Utah State University Press, Boulder (CO), Logan (UT), 2012, pp.95-98